SEBASTIEN LAUDENBACH, DESSINATEUR ET EXPLORATEUR DE FILMS

laudenbachRéalisateur inventif, animateur passionné mais aussi enseignant vacataire à l’ENSAD (l’Ecole Nationale des Arts décoratifs de Paris, membre du RECA), Sébastien Laudenbach vient de recevoir la mention spéciale du jury au dernier Festival d’Annecy pour son 1er long métrage, La Jeune Fille sans Mains, une œuvre originale et poétique qui sortira en salles en fevrier en France.

 

 

La Jeune Fille Sans Mains est votre 1er long métrage. Il a bénéficié d’une reconnaissance immédiate avec une programmation par l’ACID au festival de Cannes, une sélection au Festival du Film Romantique de Cabourg, et maintenant une récompense à Annecy… Son développement a-t-il été aussi rapide ? Comment s’est construit ce film ?

 

C’est un projet que je porte depuis très longtemps puisque la 1ère version a commencé en 2001. J’avais un partenaire en distribution mais nous n’avions pas trouvé assez d’argent pour faire le film. J’ai dû  l’abandonner en 2007. Mais au fond de moi, je n’arrivais pas à quitter cette histoire qui m’avait beaucoup marqué. Je l’ai reprise il y a 4 ans, quand j’ai suivi ma femme, elle-même réalisatrice, qui avait été acceptée comme pensionnaire pendant 1 an à la Villa Médicis à Rome. J’ai pu ainsi profiter de temps, d’un espace de travail, et ce sans contrainte financière.

J’ai alors décidé de tout recommencer, en mettant à la poubelle tout ce qui avait été fait précédemment ! J’ai travaillé tout seul.  En écrivant avec des dessins et en improvisant à partir du canevas du conte, du 1er plan jusqu’au dernier. Sans scénario ni story board. J’avais tellement envie de dessiner que je n’ai même pas pris le temps de faire des line tests du film. Je n’ai fait des tests qu’au bout d’un mois. J’ai vu que ça fonctionnait. Alors j’ai continué de dessiner. Dessiner. Dessiner ! Je suis revenu à Paris avec des montagnes de papiers qu’il a fallu filmer image par image. Alors évidemment, à la fin, quand j’ai fait un bout à bout, je me suis rendu compte que certaines scènes et certains éléments de mise en scène ne fonctionnaient pas !

Les dialogues ont été écrits à la fin. Je savais à peu près les séquences dans lesquelles les personnages allaient parler et je savais à peu près ce qu’ils devaient dire,   mais je ne savais pas exactement les mots. Il y avait juste des bouches ouvertes ou fermées. Mais à la fin, des scènes non dialoguées sont devenues dialoguées et des séquences dialoguées sont devenues muettes. Aucune étape n’a jamais été validée, sauf à la fin. C’est à dire que j’étais en train d’écrire le film tout en faisant la post production ! Mais il faut dire aux étudiants de ne surtout pas faire ça ! Pour moi, ça n’a été possible que parce que j’étais seul à l’animation.

C’était très difficile de financer un film comme celui-là. Souvent, l’animation « économique » est synonyme d’animation limitée. On va gagner du temps, donc de l’argent, en enlevant l’animation, le mouvement ! Ca devient fixe. Ou très peu animé. Moi j’ai décidé de retirer de l’information au niveau graphique. C’est ce qui fait qu’il y a des formes qui ne sont reconstituées laudenbach2que par l’œil et le cerveau. En fait, sur beaucoup de dessins, on ne voit pas ce qu’ils représentent. C’est quelque chose qui m’intéresse depuis très longtemps et qui est issu de réflexions que j’ai eues avec des camarades… Il y avait un exercice que je donnais aux arts déco, appelé la cryptokinographie, où il s’agissait de faire une animation dans laquelle aucun des photogrammes n’est porteur du sens de l’animation. Par exemple, quand je mets en « pause » je vois des taches. Mais si je lance la lecture, je vois un chat qui marche.

C’est une manière très simple de gagner du temps.

 

Mais j’ai aussi exploré une 2ème piste qui était de me dire que je n’allais pas m’embêter avec les couleurs.  Je n’allais pas faire du remplissage, ou du coloriage, ou des formes fermées… Chaque personnage aura une couleur avec une trace derrière. Pour le dissocier du fond. Ces 2 éléments m’ont ouvert les voies d’un langage qui, me semble-t-il, n’a pas été très souvent utilisé.

J’ai mis très exactement 3 ans – du 1er plan du film à la 1ère projection à Cannes.

Cannes a mis un véritable coup de projecteur sur le film. Très vite d’autres festivals internationaux s’y sont intéressés. Nous avons aussi eu une presse extraordinaire à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Ensuite, tout est allé très vite.

 

Quel a été votre parcours avant la Jeune Fille sans Mains ?

Mon parcours est assez classique, avec des études secondaires dans un lycée « normal », en filière littéraire. Après le bac, comme je ne savais pas ce que j’allais faire, j’ai suivi une année de fac. Je ne voulais pas que mes parents paient pour mes études mais ils ont fini par me convaincre.  Je suis allée à Penninghen. Et j’ai adoré. Et puis j’ai passé le concours des arts déco, surtout parce que tous mes copains le passaient. Et j’ai été reçu… sans absolument savoir ce que j’allais y faire ! Je me suis dirigé vers la BD et l’illustration. Et puis pendant mes études, nous nous sommes regroupés avec d’autres étudiants, dont Marie Paccou et Claire Fouquet, pour demander la création d’un département cinéma d’animation. A l’époque il n’existait pas. Des étudiants,  Juliette Marchand ou Lionel Richerand, faisaient des films d’animation dans le cadre du département vidéo. L’administration des Arts Déco réfléchissait déjà à cette possibilité.  Nous avons travaillé ensemble à la création de cette section. Et c’est comme ça que j’ai fait cette 1ère année de spécialisation avec Georges Sifianos comme enseignant et Serge Verny. Francois Darrasse est arrivé l’année d’après.

Mon film de fin d’étude,  Journal, a été vu dans un bar par un distributeur qui est maintenant le distributeur de la Jeune Fille sans Main. Il m’a tout de suite donné du travail : j’ai fait des affiches de films, des génériques. Et puis j’ai rencontré d’autres producteurs, notamment les Films Pelleas qui m’ont demandé en 2001 (et j’étais très jeune en 2001 puisque je suis sorti de l’école en 1999) si ça m’intéressait d’adapter la pièce d’Olivier Py, la Jeune fille, le diable et le moulin. Et ça a commencé comme ça ! laudenbach3

J’ai pour l’instant fait 7 films qui sont tous différents. J’aime bien me remettre en question. Avec parfois des choix très étranges dans ma vie. Il y a 6 ans par exemple, un producteur que je ne connaissais pas est venu me voir et m’a proposé un projet au prétexte qu’il aimait beaucoup mon travail. J’ai réfléchi pendant 1 mois avant de refuser. Le producteur s’appelait Didier Brunner et le projet Ernest et Célestine. J’ai refusé… mais, en revanche, j’ai proposé un très bon animateur de souris que je connaissais pour avoir été son parrain sur son film de fin d’étude à la Poudrière, la Queue de la Souris. C’était Benjamin Renner. Et je suis vraiment ravi que ce soit Benjamin qui ait fait le film, avec la complicité de Patar et Aubier. Après avoir vu Ernest et Célestine, je me suis dit 2 choses : pourquoi avoir refusé ? Et : quel film formidable… je n’aurais pas pu faire mieux !

Et pendant ce temps j’ai fait 2 courts métrages : l’un avec de la nourriture animée. L’autre avec du sable animé. Je ne sais pas pourquoi ces choix…

Mais j’ai envie de continuer à explorer de nouvelles pistes. Cet hiver je vais, pour 3ème Scène, faire un film autour de l’Opéra de Paris.

Et puis pendant mon long métrage, j’ai fait d’autres films partiellement cryptokinographiques avec le poète Luc Bénazet.  L’an dernier, au Festival de Bruz, j’ai aussi fait une performance d’animation en direct avec le musicien Olivier Mellano. J’ai très envie de continuer ce genre d’expériences.

 

Vous enseignez toujours parallèlement à votre travail de création. Pourquoi ? Que vous apporte le contact avec la génération future ?

laudenbach4Je suis vacataire à l’ENSAD depuis 16 ans. J’enseigne pour plusieurs raisons. D’abord parce que l’enseignement est pour moi un bon équilibre entre ce qu’il me fait gagner et le temps que ça me laisse. J’enseigne 1 jour par semaine le cinéma d’animation, principalement en 2ème année mais aussi dans les années supérieures. J’ai donc des élèves qui sont dans leur 1ère année de spécialisation.  Tous les ans je me dis que je vais arrêter. Que ça me prend trop de temps. Que j’en ai marre.

Mais chaque année je découvre des étudiants qui me touchent beaucoup. J’aime cette jeunesse là. Ce sont finalement les seuls personnes que je rencontre réellement.  Les jeunes que je vois en 2ème année, je les retrouve quelquefois en 5ème année. Et je vois à quel point ils ont évolué. Ils ont grandi. A quel point ils ont trouvé un chemin qui n’était pas clair au départ. Et c’est une forte émotion. Ils m’apprennent aussi des choses. J’ai une relation très forte avec eux… même si eux ne s’en rendent pas compte ! Eux ils sont à un moment de leur vie, entre 18 et 22 ou 23 ans, où il y a un basculement énorme. Et comme ils viennent dans une école où l’on privilégie l’épanouissement et la recherche personnels : ce sont toujours des histoires singulières.

A chaque début d’année, je n’ai pas envie d’aller à l’école. Et à chaque fin d’année, je suis ému de laisser ces élèves. Eux ils partent. Sans se retourner… Ils sont juste contents d’être en vacances. Moi j’ai toujours un pincement un peu sentimental.

 

 

Quels conseils donneriez vous à tous les jeunes qui s’orientent vers les métiers de l’animation ?

En tant que prof, ce que je dirais à un jeune qui veut absolument aller vers l’animation c’est d’aller voir des films. Mais pas des films d’animation.  Des films en images réelles. Des classiques. Il faut qu’il voit des peintures aussi. Et qu’il écoute de la musique. Il reste un vaste espace de liberté à conquérir dans l’animation. Il est assez bien investi par le court métrage mais a tendance à se refermer. Nous sommes dans un pays qui a beaucoup de formations. De très bonnes formations. Mais ce sont des souvent formations techniques. Certains courts métrages sont des films très finis. Mais un peu creux. Cette finition ne m’intéresse pas beaucoup. Ou alors il faut qu’elle soit justifiée.

Je crois que quelqu’un qui se destine à l’animation doit sans cesse s’interroger sur ce qu’il est en train de faire et ne pas appliquer des recettes. J’ai l’air un peu docte en disant cela mais il faut vraiment réussir à dominer la technique.

La grande révolution dans l’animation c’est le numérique. C’est une évolution très positive mais aussi très négative. Le fait de pouvoir voir, revoir et re-revoir la même animation en boucle, fait que l’on s’accroche à des détails qu’on a envie de corriger. On n’est plus dans des chemins un peu instinctifs.  Pour mon long métrage, j’étais très content de ne pas avoir fait de line test. J’ai découvert seulement 1 an après ce que j’avais fait 1 an plus tôt !  Et ça, la technique numérique empêche de le faire ! Avec le numérique, on reste trop collé sur ses animations. Et quand on est trop collé sur ses animations, on a du mal à voir un film dans sa globalité.

Les outils d’aujourd’hui sont géniaux mais il ne faut pas qu’ils nous imposent une manière de faire ! Les étudiants sont parfois trop fascinés par les outils.