SIMON ROUBY : DU CINEMA D’ANIMATION A LA VILLA MEDICIS

roubySimon Rouby est depuis début septembre pensionnaire à la Villa Médicis, à Rome. Sa candidature a été retenue parmi quelque 508 dossiers présentés, émanant de 31 pays (voir e-RECA n°9). Dire que rares sont les projets d’animation dans cette prestigieuse résidence est un euphémisme. Et c’est ce qui rend l’aventure du co-auteur et réalisateur d’Adama encore plus passionnante. Récit d’un parcours atypique.

 

 

 

 

 

Quel a été  votre parcours d’étudiant ?

 

Adolescent, dans les années 90, j’ai baigné dans le hip-hop. Ca a été comme une 1ère école d’art. Il y avait 4 disciplines : danse, DJ, rap ou graffiti. J’ai choisi le graffiti, dans une forme assez brute, sans autorisation. En parallèle de cette création clandestine, j’ai aussi commencé à réaliser quelques fresques sur commande.  Des choses assez décoratives que je ne revendiquerais plus aujourd’hui, mais qui m’ont amené à ajouter de la couleur, à sortir des codes du genre… C’est cette tournure professionnelle que prenaient mes réalisations qui m’a amené en école d’art: j’aspirais à mieux que faire des devantures de magasin, mais je ne savais pas vraiment dessiner. Il fallait donc que j’apprenne. J’étais à Lyon et j’ai intégré l’école Emile Cohl. J’y ai beaucoup appris sur 2 années de cours assez académiques : un enseignement poussé des fondamentaux de la peinture et de la sculpture.

Une fois ces bases acquises, j’ai postulé aux Gobelins pour me rapprocher de l’étude du mouvement, qui me passionnait depuis l’enfance. L’école Emile Cohl était encore plutôt spécialisée en illustration et pour moi le dessin était rapidement devenu un moyen d’aller vers le cinéma. J’ai ensuite pu participer à un échange entre Gobelins et Calarts, aux Etats-Unis, et finir mon cursus à Los Angeles dans le département d’animation expérimentale. J’ai donc eu la chance de pouvoir faire ma propre synthèse entre 3 écoles très différentes.

 

… et depuis la sortie de l’école ?

 

rouby2Avant même la fin de mes études, mi 2007, j’avais rencontré Julien Lilti, le co-auteur et scénariste d’Adama. Entre 2007 et 2010, nous avons travaillé ensemble sur le développement de ce long métrage comme on a pu. Notamment avec le soutien du CNC, et d’une résidence au Groupe Ouest, en Bretagne. Nous avons ensuite rencontré Naïa Productions, qui ont joint leurs forces aux nôtres pour poursuivre l’écriture et commencer la recherche de financements. En parallèle, j’ai développé d’autres projets : un court métrage, mais aussi des choses plus liées à l’installation vidéo, des expositions, du spectacle vivant… Je me suis ainsi construit une expérience très variée, tout en gardant le désir que j’avais de la réalisation d’Adama, comme une synthèse de tout le reste.

 

Comment vient  l’idée de préparer une candidature pour la Villa Médicis ?

 

Même si ça n’a pas été tout de suite à plein temps, j’ai quand même consacré 7 ans de ma vie à fabriquer Adama, puis ensuite à le défendre. Quand tout cela se termine, il y a forcément le risque d’un baby blues proportionnel à la durée de la gestation. En même temps, foncer tout de suite dans un autre projet n’est pas forcément la bonne solution.

Quand s’est finalement posée la question de l’après, j’étais à la fois pris par l’envie de développer quelque chose, mais aussi par la crainte de me répéter. L’idée m’a été soufflée de postuler à la Villa Médicis et effectivement, c’est exactement ce qu’il me fallait à ce moment-là. Je n’avais pas encore retrouvé l’énergie pour repartir dans la course aux financements avec un embryon d’idée trop fragile pour être déjà conceptualisé. Il me fallait reconstruire une pensée d’auteur, alors que j’étais presque devenu un chef d’entreprise. Dans les dernières étapes de la fabrication d’Adama, j’avais autant jonglé avec des questions de financements, de mise en place de pipeline, de respect de planning de production, de faisabilité…que de création artistique. Je voulais revenir aux sources, et c’est ce temps précieux de l’innovation qu’offre la Villa Medicis.

 

Comment se déroule la préparation du dossier ? La sélection ?

 

Historiquement, on postulait dans des catégories spécifiques : Arts plastiques, Histoire de l’art, Composition musicale, Littérature… Pour le cinéma, les candidatures étaient regroupées sous l’intitulé « Ecriture de scénario cinématographique ». Cette année, pour la 1ère fois, les candidatures ont été ouvertes aux autres disciplines, ce que j’ai pris comme un présage positif pour la possibilité d’y voir représenté le Cinéma d’animation.

J’ai mis environ un mois à rédiger ma candidature. J’ai passé la 1ère sélection et suis venu défendre, comme une trentaine d’autres candidats, mon dossier à l’oral devant un jury. A cette étape là, il reste une chance sur deux d’être retenu. La réponse définitive, et positive, est arrivée quelques jours plus tard.

Jusqu’ici l’animation n’a pas été très présente à la Villa. Le dernier pensionnaire en animation fut Jean-Christophe Villard au milieu des années 80. Serge Verny a aussi passé 6 mois ici au début des années 90. Ceci dit, je ne me sens pas dépaysé, notamment parce que j’ai eu cette formation « Académique », et que nous sommes à l’Académie de France à Rome. Le dessin, la peinture, la sculpture, qui sont la base de mon travail, sont partout à la Villa et aux alentours.

 

Quel  projet allez-vous développer durant votre résidence ?

 

Je développe en réalité 2 projets, aux temporalités différentes. rouby3

Un projet de long métrage d’animation adapté d’un conte de la tradition orale européenne et transposé dans l’Himalaya. Pour l’instant, je pense que le film sera plutôt destiné aux adultes, mais c’est encore au stade de développement et susceptible de changement. Je développe en parallèle l’histoire et l’univers visuel, basé sur le principe de la photogrammétrie. C’est un projet que j’avais imaginé avant Adama.

Mon autre projet est basé sur une recherche de vidéo projection en plein air, en lien avec l’architecture de Rome. J’essaie de sortir le cinéma de sa boite noire qu’est la salle de projection traditionnelle, en produisant des films tournés et projetés immédiatement sur le lieu du tournage. Une sorte de cinéma exploratoire, « installé » In-situ. Cela me permet de m’inscrire dans une spontanéité, une réactivité à mon environnement que n’offre pas le long métrage d’animation.

Ces 2 projets ne sont pas directement liés, même s’il existe des passerelles entre eux notamment autour de la question d’espace au Cinéma, devant et derrière l’écran.

 

Quel est votre quotidien à la Villa Médicis ?

 

C’est un lieu de travail. Le principe de la résidence est de nous laisser assez libres de notre organisation. Il n’y a ni suivi forcé, ni obligation de résultats. Nous sommes choisis au départ sur la faisabilité d’un projet, et pris par l’urgence de tirer le maximum de cette année qui passe trop vite. Le temps est un facteur dont nous sommes tous très conscients ici.rouby4

Nous avons des ateliers pour nous isoler si besoin, mais intervenons aussi dans la programmation des évènements publics hebdomadaires, ce qui donne autant d’occasion de collaborer avec Muriel Mayette (Ndlr : Directrice de la Villa Medicis) et son équipe, qui nous soutiennent par ailleurs dans nos démarches.

 

L’aspect collectif entre pensionnaires est aussi très présent. Il y a cette notion de « promotion », comme dans une école, même si il n’y a pas d’enseignement, et cette coexistence de disciplines différentes participe à la richesse de l’expérience. Puis bien sûr, nous sommes à Rome, qui est une source d’inspiration permanente.

Le principal avantage de ce type de résidence est d’être libéré pendant un temps donné des contingences matérielles et de pouvoir ainsi aller vraiment vers la recherche et l’innovation.  Cela passe bien sûr par des remises en question et ce n’est pas toujours une expérience aussi facile qu’il n’y paraît. Il faut enlever les œillères que l’on a construit pour foncer à travers les contraintes du monde professionnel, et utiliser ce temps à essayer des choses nouvelles. C’est un processus que l’on commence ici, mais dont les conséquences se prolongeront sûrement sur quelques années.

 

Et maintenant ?….

 

J’aimerais sortir (ndlr : fin aout 2017) avec un scénario fini et un développement graphique solide qui permettront de commencer à financer le film.

Cependant je compte aussi poursuivre ce travail autour de l’espace au cinéma et de l’installation vidéo. Idéalement, j’aimerais continuer de mener des projets assez divers, aux temporalités différentes. Un long-métrage en développement est pour moi comme une armature prête à recevoir les idées, en vue de les synthétiser en une œuvre d’envergure pour la salle de cinéma.

Les projets plus courts, eux, permettent de rester dans une pratique spontanée, et d’avoir une rencontre plus régulière avec le public.

 

Quels conseils donneriez-vous aux actuels étudiants de nos écoles d’animation ?

 

C’est difficile de généraliser… Cela dépend des personnalités. Je me souviens d’un étudiant qui était venu me voir en m’expliquant que comme moi, il était un peu touche à tout et qu’il ne savait pas vers quoi se diriger. Je sentais qu’il n’osait pas imposer sa vision parce qu’elle ne correspondait à rien de répertorié. Je lui avais conseillé de suivre ses obsessions, et non pas forcément la « tradition » ou les chemins déjà empruntés. Si on écoute les gens qui nous disent que c’est impossible, on ne fait rien. Au contraire, ce sont les projets inattendus, les ovnis, les « anomalies » qui font bouger les lignes. D’ailleurs, un film « impossible » qui marche devient une norme que tout le monde cherche ensuite à reproduire. Il faut savoir passer outre les classifications, inventer sa catégorie, ne pas faire les choses par calcul. On en revient au graffiti, ou par principe on ne demande pas l’autorisation avant de faire. Il y a aussi une qualité dont on ne parle pas si souvent mais qui définit une bonne œuvre d’art selon moi : la sincérité.

 

Site web : www.simonrouby.com