Les VFX Français : une Filière d’Excellence à Promouvoir

C’est au cours du dernier Paris Image Pro que Frédérique Bredin, Présidente du Centre National de la Cinématographie et de l’image animé, a annoncé un plan de soutien exceptionnel pour les effets spéciaux en France – une filière d’excellence et pourtant encore trop méconnue. Rencontre avec Raphaël Keller, Directeur de l’innovation, de la vidéo et des industries techniques depuis janvier 2016, en charge de la mise en place de ce plan.

 

Quelles sont les principales mesures du plan et comment seront-elles mises en œuvre?

Les  effets spéciaux représentent un secteur à très fort potentiel, qui recourt à des emplois créatifs, à haute valeur ajoutée, sur lesquels le CNC souhaite mettre l’accent, dans un contexte où la demande d’effets spéciaux pour le cinéma et l’audiovisuel explose à l’échelle internationale.

L’an dernier, Frédérique Bredin avait demandé à Jean Gaillard, un expert du secteur, de faire un état des lieux sur la filière française, sur son potentiel et de formuler des propositions pour le redynamiser (1). C’est sur cette base que le plan de relance a été établi. Il se décline en plusieurs axes :

1er axe : un soutien renforcé et réformé pour l’utilisation d’effets spéciaux en production. Le CNC accompagne quasiment depuis l’origine de la filière les producteurs dans la prise de risque que représente pour eux le recours aux effets spéciaux.  L’enveloppe consacrée à ces soutiens à la production va ainsi augmenter de 50% et passer de 6 à 9 millions d’euros. Le critère du choix des projets soutenus va par ailleurs se repositionner des enjeux d’innovation vers des enjeux artistiques, pour mieux valoriser la contribution des VFX à la création.

Une nouvelle aide sera également créée avec la mise en place d’un dispositif  automatique de remboursement de 15% des dépenses d’effets spéciaux pour des projets dont le budget en VFX dépasse 1 million d’euros.

Cette réforme, qui devrait se mettre en place dès la fin du 1er semestre, doit encourager les producteurs à faire réaliser leurs effets visuels en France et faire que ces effets soient plus ambitieux. Par ailleurs, avant la fin de l’année, les VFX vont être intégrés dans les devis-types de production et dans le barème de l’agrément, deux instruments qui n’avaient pas été réformés depuis 1999. C’est une mesure qui peut paraître technique mais qui est importante pour encourager l’investissement des producteurs.

Le 2ème axe est déjà en vigueur : les crédits d’impôts ont été revalorisés pour attirer plus de productions et de prestations techniques en France. Ces crédits d’impôts bénéficient  aux productions nationales mais aussi aux productions étrangères qui viennent se tourner en France. Les 2 ont été considérablement augmentés en 2016 et cela a déjà produit des effets sur le volet « tournages » qui devraient aussi se ressentir très bientôt sur le volet effets spéciaux.

Il y a eu une mesure complémentaire sur le crédit international : depuis le début de l’année, le montant des dépenses à réaliser pour en bénéficier a été abaissé de 1 million à 250 000 euros. Grâce à quoi nous entrons désormais dans des ordres de grandeur adaptés pour nos entreprises françaises sur les marchés internationaux, leur permettant de se positionner de manière beaucoup plus compétitives vis-à-vis des productions étrangères. Petit à petit, nos sociétés devraient pouvoir répondre à des devis toujours plus importants et créer ainsi un chemin de croissance.

Visuel : Seuls de David Moreau Copyright StudioCanal

3ème axe : il s’agit d’un enjeu de structuration industrielle. Les VFX sont perçus par les banques comme un secteur peu lisible, risqué, rendant parfois difficile l’accès au financement. A la demande (et avec des fonds) du CNC, l’IFCIC (ndlr : Institut pour le Financement du Cinéma et des Industries Culturelles)  va ouvrir une possibilité de prêt, et notamment de prêt participatif, en plus de la garantie de crédits déjà existante.  Les prêts participatifs sont perçus par les créanciers comme du quasi-fonds propre et agissant par conséquent comme un levier sur l’investissement.

Le lancement de ce nouveau dispositif interviendra dans les prochaines semaines.

4ème axe : outre ces mesures « industrielles », le CNC souhaite contribuer à une meilleure reconnaissance des effets visuels et de leur contribution aux productions. Il s’agit de changer les mentalités… Ceci passe par différentes actions.

D’abord, travailler à la bonne intégration des effets spéciaux dans les pratiques de production. Aujourd’hui, trop souvent, on frappe à la porte des entreprises d’effets spéciaux quand il est « trop tard ». Simplement pour rattraper des accidents de tournage ! Effacer des éléments de décors. Des personnages. Parce que cette dimension du projet n’a pas été totalement anticipée.

Anticiper est source d’économies. Et permet de mieux réfléchir à la manière dont on va organiser la production.

Concrètement, le CNC va par exemple accompagner très prochainement une résidence de création de films de genre, proposée par Sofilm, qui va permettre non seulement de mettre à disposition des lieux mais aussi d’impliquer très tôt, dès l’écriture du projet, les principaux acteurs de la fabrication : à la fois des scénaristes, des sociétés d’effets visuels, des compositeurs de musique, ou encore des auteurs de BD, tout au long d’un processus de création et de développement. Cette résidence sera lancée officiellement aujourd’hui, 7 avril.

Autre exemple : une grande exposition, organisée en coproduction par le CNC et Universcience à la Cité des Sciences à la Villette, va être consacrée dès la rentrée prochaine aux effets spéciaux dans le cinéma.

Un autre volet concerne les formations généralistes, les métiers de la production, de la réalisation, de l’écriture, c’est-à-dire des prescripteurs financiers et artistiques des films : il est essentiel qu’ils soient familiarisées aux enjeux des effets spéciaux dès la formation initiale. C’est un point sur lequel nous réfléchissons. L’école Louis-Lumière a annoncé récemment qu’elle travaillait à de nouvelles formations dédiées aux VFX. La Fémis avance aussi sur ce sujet.

 

L’objectif de ce plan est de développer l’activité des effets spéciaux et générer 15 millions d’euros supplémentaires par an dans la filière qui aujourd’hui pèse environ 80 millions d’euros (au total, y compris les films publicitaires et institutionnels).

C’est un plan ambitieux mais le potentiel de développement est réel.

 

 

 

 

Quelles sont selon vous les forces et faiblesses de la filière VFX française ?

La filière française compte environ 40 entreprises actives, qui font travailler 3 500 personnes. Elle bénéficie d’une réputation de créativité très forte.  Et c’est un enjeu essentiel dans le secteur des effets spéciaux.  La première d’entre elles est Technicolor, qui est – et c’est un point notable et méconnu – la 1ère entreprise mondiale du secteur. Elle déploie une implantation multi-pays et notamment en France avec sa filiale Mikros.

Le secteur est dynamique : les acteurs historiques BUF et McGuff côtoient des PME de création plus récente comme AutreChose ou Mathematic, et des start-up innovantes comme SolidAnim, dont la solution de prévisualisation SolidTrack a été utilisée sur le dernier Star Wars. Nos entreprises font de plus en plus parler d’elles.

La question de la notoriété est une vraie question. Elle se pose de manière plus large, au-delà des VFX, pour toutes les industries techniques. Il s’agit souvent d’entreprises qui restent dans l’ombre des grands noms, des réalisateurs, des acteurs, voire des producteurs. Je considère que la communication et la meilleure valorisation du travail, des personnalités et des entreprises sont l’enjeu central pour relancer la filière et lui donner les moyens de prendre place parmi les premiers mondiaux. Elle en a le potentiel !

Un dernier atout évident de la filière française est aussi de pouvoir s’appuyer sur une industrie nationale de production dynamique et en capacité d’attirer des tournages étrangers, même si aujourd’hui elle ne recourt pas encore de manière très intense aux effets spéciaux.

On peut donc compter sur ces forces. Mais pour dépeindre un tableau réaliste et qui explique  pourquoi nous voulons mettre l’accent sur ce secteur : la France s’est laissée distancer ces dernières années par le Canada, le Royaume Uni ou encore la Nouvelle Zélande, et ce pour plusieurs raisons.

Pour l’instant, nos entreprises n’ont pour la plupart pas la taille minimum requise pour se positionner sur les plus gros films à l’échelle internationale. Et elles ne parviennent pas à se regrouper, malgré quelques tentatives dans le passé. Un travail de réflexion doit être mené sur la structuration du secteur et sur les stratégies de collaboration pour capturer les marchés à l’export.

Mais le premier chantier est bien sûr le marché national. En 2015, 60% des VFX de films français se  faisaient à l’étranger ! Pour des questions souvent fiscales. Ce pourcentage est descendu à 42% en 2016 grâce au renforcement des crédits d’impôt.

La dimension financière est en effet essentielle : des crédits d’impôts internationaux plus importants que ceux proposés par la France incitent à réaliser des VFX à l’étranger notamment au Royaume Uni ou au Canada. L’aide de 15% que nous créons nous renforcera considérablement.

Un 3ème point sur lequel il faudra s’améliorer : les entreprises françaises, pour la plupart, externalisent leur R&D ou utilisent des logiciels existants sans être en capacité d’y apporter leur propre innovation. Ceci est directement corrélé au fait que les entreprises n’ont pas encore la taille requise pour pouvoir consacrer  un volume d’investissement suffisant à des activités de recherche.

Au-delà, la filière française fait face à des difficultés qui ne sont pas spécifiques. Comme dans tous les pays, les effets spéciaux arrivent en fin de production avec une enveloppe budgétaire déterminée très tôt et qui reste la même bien que les exigences et le volume de travail se renforcent au fur et à mesure de l’avancement du film.

C’est un secteur extrêmement concurrentiel où les marges sont faibles. Et où la capacité à générer des investissements en R&D est conséquemment fragile.

 

Et les forces et faiblesses en matière de formation ?

Nos forces en formation sont évidentes ! La France est toujours classée parmi les meilleurs dans les palmarès mondiaux des écoles. Elle bénéficie de structures de formation remarquables qui génèrent de l’emploi pour quasiment 100% des élèves formés. Et je crois vraiment que c’est la 1ère force des industries françaises !

Preuve éclatante: nos techniciens sont recrutés dès leur sortie de l’école par des studios étrangers. Tous les ans, au Paris Image Digital Summit, il y a une job fair où se pressent les principaux studios étrangers venus recruter à tour de bras ! ILM, Framestore, Dneg étaient présents  à Enghien-lès-Bains cette année par exemple, plus de 300 emplois étaient offerts.

L’enjeu pour moi se situe plutôt à la sortie des écoles. Il faut ouvrir des perspectives en France pour nos jeunes diplômés. C’est tout de même paradoxal d’avoir parmi les meilleures écoles du monde et de ne pas pouvoir offrir du travail à la hauteur de cette excellence sur le territoire français. Et presque pousser à un exil forcé nos meilleurs profils qui souhaitent travailler sur des projets ambitieux !

Je pense au prochain film de Luc Besson, Valérian : le film s’est tourné entièrement en France, tandis que les VFX, dont le budget atteint le montant spectaculaire de 100 millions d’euros, se font essentiellement à l’étranger pour des raisons de taille insuffisante de la filière française ! Cela doit nous interpeller.

C’est aussi pour cela que nous lançons ce plan.

 

Que peut faire un organisme comme le CNC pour mieux faire connaître les opportunités professionnelles du secteur et encourager les jeunes dans cette voie ?

Dans l’absolu, les effets spéciaux jouissent d’une image plutôt attractive auprès des jeunes. C’est une activité qui produit des images spectaculaires et qui, si l’on s’en donne les moyens, est facile à valoriser.

Partant de ce constat, je pense qu’il revient aux écoles de faire le travail de proposition nécessaire vis-à-vis des jeunes et de susciter des vocations.

Dans un domaine qui attire beaucoup de profils littéraires, un enjeu fort est de parvenir à faire venir des jeunes issus des filières scientifiques. Dans un secteur réputé proche du plein emploi, des tensions apparaissent sur des profils de postes technologiques. C’est le cas par exemple pour les postes de Directeurs Techniques comme cela avait été souligné lors des dernières RAF.

De manière globale, il faut travailler sur plus de communication vers le grand public, plus de visibilité, plus de reconnaissance.

Cela passe par exemple par plus de récompenses pour les effets spéciaux.  Le Paris Image Digital Summit remet depuis 3 ans plusieurs Prix pour les effets spéciaux dans différentes catégories. Avec un succès grandissant. Il faut que cette initiative en appelle d’autres.

 

Nombreuses de nos écoles aimeraient développer la R&D au sein de leurs établissements mais manquent de moyens. Comment les aider à mettre en place des stratégies performantes ?

Toutes les écoles n’ont pas vocation à faire de la R&D. C’est un investissement important qui peut avoir beaucoup de sens mais les établissements qui choisissent de le faire doivent inscrire leur ambition dans une stratégie très claire et globale. Il faut donc savoir ce qu’on attend d’un investissement dans la R&D ! Est-ce pour les étudiants ? Pour leur permettre de s’investir ou de se rapprocher des enjeux de l’innovation ? Est-ce pour mettre à leur disposition des capacités de logiciels pour de la recherche artistique ?

Ou est-on plutôt dans une « vraie » logique de R&D, de collaborations avec des entreprises portées par des enseignants-chercheurs ? Avec pour objectif une recherche qui doit aboutir à un produit.

Ce sont des réflexions très différentes.

C’est vrai que cela peut présenter plusieurs avantages. Cela peut permettre de compléter le financement de l’établissement.  De démontrer une volonté de se maintenir à niveau et, pour les étudiants, de rester en contact avec les dernières évolutions. Cela peut réaffirmer le lien, indispensable, entre les écoles et les entreprises. Cela permet enfin d’inclure un enjeu de développement, un enjeu technologique dans les formations pour que les étudiants ne soient plus à l’avenir uniquement des utilisateurs des outils mais connaissent leur fonctionnement.

Reste évidemment la question du financement ! Les écoles peuvent participer aux appels d’offre de financement de la recherche, différemment selon leur statut. Cela inclut certaines aides du CNC, comme par exemple le dispositif RIAM qui est ouvert aux écoles privées aux mêmes conditions que n’importe quelle entreprise.

De manière générale, les écoles qui souhaitent s’inscrire dans une démarche de R&D devraient  développer de la recherche contractuelle avec les entreprises. C’est une démarche de conviction qu’il faut mener auprès des entreprises de VFX et plus largement auprès des entreprises qui font de l’image animée ! On pourrait aussi imaginer que certaines écoles se rassemblent pour porter un enjeu comme celui-là à plusieurs.  Le CNC accompagnera bien évidemment toutes les écoles qui auraient une réflexion en ce sens pour essayer de construire et développer des stratégies cohérentes avec l’ensemble de la filière.

 

(1) Le Rapport de Jean Gaillard sur la fabrication d’effets spéciaux numériques en France est téléchargeable gratuitement sur le site du CNC.

 

Contact : Raphaël Keller – CNC – Direction de l’innovation, de la vidéo et des industries techniques

– Paris – Tel : 01 44 34 34 63 – Site web : http://www.cnc.fr/web/fr/direction-du-multimedia-et-des-industries-techniques1