BENOIT CHIEUX : RESPECTER LE TEMPS

Réalisateur nommé 2 fois aux César (en 2016 avec Tigres à la Queu Leu Leu et cette année avec Le Jardin de Minuit), ancien collaborateur de Jacques-Rémy Girerd avec lequel il a notamment co-écrit le scénario de L’Enfant au Grelot et co-réalisé le long-métrage Tante Hilda !, Benoit Chieux enseigne, parallèlement à sa carrière artistique, la mise en scène et le modèle vivant dans 2 écoles du RECA : l’école Emile Cohl (Lyon) et La Poudrière (Bourg-lès-Valence).  Retour sur le parcours d’un « fou de dessin » tel qu’il se présente lui-même.

 

1/Quelle formation avez-vous suivie ?
Mon parcours a commencé tôt car très jeune je savais que je voulais dessiner. Dès la 3ème, j’ai donc cherché une école où il y avait le plus d’heures de dessin possibles ! C’est ainsi que j’ai quitté Grenoble à 14 ans pour intégrer une 2nde à l’ESAAT de Roubaix et préparer un Brevet Technicien. A l’époque, les formations en dessin animé n’existaient quasiment pas. Arrivé en terminale, j’ai eu la chance qu’un professeur de l’école, Marc Lopez Bernal qui pourtant ne venait pas du tout de ce milieu, propose de créer une section animation. C’était totalement expérimental. J’ai intégré cette nouvelle section. Et j’ai donc été parmi les premiers à passer un BT option dessin Animé.

En cherchant une école pour poursuivre des études artistiques, j’ai visité l’école Emile Cohl, à Lyon, à l’occasion de Journées Portes Ouvertes. J’ai été très impressionné par les travaux présentés par les étudiants. J’ai pensé qu’il y avait quelque chose dans cette école que je ne trouverais dans aucune autre. L’école  s’était implantée depuis peu mais le niveau était déjà très élevé. Surtout en technique de dessin. La plupart des professeurs d’Emile Cohl étaient de grands illustrateurs, j’ai choisi l’option « Illustration » et non « Animation » pour laquelle les moyens techniques étaient encore très rudimentaires, c’était le tout début de l’informatique dans les écoles, on filmait encore les line-tets sur pellicule super 8 ou 16mm.

L’illustration était vraiment la spécialité de l’école. On avait 45 heures de dessin par semaine ! On ne faisait que ça !

J’en suis sorti âgé d’à peine 20 ans mais avec un très gros bagage en dessin !

 

2/ Et que faire à la sortie de l’école avec un tel bagage ?
Je n’ai jamais eu de plan de carrière : tout s’est enchainé assez naturellement.  Jacques-Rémy Girerd, qui enseignait l’animation à Emile Cohl, repérait les élèves intéressés par l’animation et leur proposait un poste. Il avait créé son studio, celui-ci était en train de se développer. C’est comme ça que je me suis retrouvé dans l’aventure Folimage… pendant quasiment 25 ans ! Je suis passé par toutes les étapes : décor, animation, scénario, story-board, direction artistique et réalisation.

En 2014, à la fin de Tante Hilda ! J’ai quitté le studio pour développer des projets personnels.

Mon 1er court métrage, Tigres à la queue leu leu, est une adaptation d’un livre illustré Coréen. C’était plus confortable de commencer par un projet dans lequel je n’avais pas la responsabilité de l’histoire. Là encore les choses se sont faites assez naturellement. J’avais trouvé ce livre que je trouvais très drôle et dont je voyais déjà le film en le lisant ! J’ai présenté mon projet à quelques producteurs, dont Dora Benousilio des Films de l’Arlequin qui a tout de suite voulu le faire.

Puis j’ai réalisé un film d’1 minute pour un programme de 15 courts métrages autour de la grotte Chauvet qui accompagnait la création du musée consacré à ce lieu. C’était un projet un peu fou grâce auquel j’ai pu visiter la vraie grotte Chauvet – privilège réservé à très peu ! C’était une commande… mais pour laquelle j’avais entièrement carte blanche. 

Lorsque j’ai quitté Folimage, j’avais aussi déjà l’envie de réaliser mon propre long métrage. Jacques-Rémy Girerd m’a accompagné sur la création d’un pilote avec lequel nous sommes allés au Cartoon Movie. Le projet a beaucoup plu. Ron Dyens, producteur de Sacrebleu Productions, avec qui j’ai tout de suite accroché, a immédiatement voulu y participer. Le projet est toujours en cours de développement… Il avance bien ! Je travaille en collaboration avec Alain Gagnol, un autre « ancien » d’Emile Cohl et de Folimage, pour l’écriture du scénario.  J’espère le commencer cette année.

En parallèle, je souhaitais continuer à réaliser des courts métrages. C’est plus simple, moins long… et cela permet d’expérimenter plein de choses ! J’avais un projet dans mes cartons… une œuvre complètement originale.  C’est comme ça que Le Jardin de Minuit a vu le jour, produit par Ron Dyens. Ce film m’a fait du bien !

 

Il est très important pour moi. Je me rends compte que c’est un film plus difficile d’accès mais qui m’a permis de créer une coupure avec tout ce que j’avais pu faire auparavant. C’était vraiment une création très personnelle. Une façon de raconter une histoire différente de ce que je connaissais.

 

3/ Vous avez été nommé 2 fois aux César. Cette reconnaissance du secteur est-elle importante à vos yeux et que modifie-t-elle ?
Il y a une réelle différence entre être nommé et être lauréat. Le lauréat est vraiment sous le feu des projecteurs. Et dans ce cas, le César peut vraiment être un coup de pouce. C’est différent d’être nommé : on est moins exposé. En revanche, c’est très bénéfique pour les films : ils font partis d’une liste, ils sont dans le coffret des César… cette sélection leur redonne une vie. Ce n’est pas négligeable. Mes 2 films  ont été relancés avec la sélection aux César. Et c’est vraiment bien car la vie d’un film est très courte.

Etre nommé 2 fois n’est pas non plus anodin. Surtout avec 2 films aussi différents. Mais au niveau professionnel, cela n’a pas eu d’impact direct. Sauf que les liens de confiance tissés avec l’entourage, notamment avec son producteur, peuvent en être renforcés. Et cela permet d’avancer. A l’inverse, un échec peut tout stopper. J’ai vécu l’échec avec Tante Hilda et ça a été violent.

Même si je suis bien sûr content d’aller aux César,  je reste prudent car je sais à quel point cela est éphémère et fragile.

 

4/ Parallèlement à la réalisation de films, vous enseignez en école d’animation. Pourquoi ?
Peut-être par prédisposition familiale ! Plusieurs de mes frères sont professeurs. Je pense qu’il y a quelque chose dans notre famille, transmis par mes parents, qui donne cette envie de partager.

En fait j’ai commencé à donner des cours à l’école Emile Cohl alors que j’y étais encore étudiant moi-même. Et quand je travaillais à  Folimage, je donnais parallèlement des cours à la Poudrière.

Il y a quelque chose de très fort à comprendre et rationnaliser le pourquoi des choses. Pourquoi on aime telle scène dans un film. Pourquoi on est sensible à certaines couleurs.

Donner des cours à des étudiants est très rafraichissant. C’est un échange. Je n’ai d’ailleurs pas l’impression de « donner » mais plutôt d’ « échanger » quelque chose avec d’autres personnes. Particulièrement dans mon cas où les étudiants ne sont plus des enfants mais de jeunes adultes. Nous avons de véritables échanges. C’est très satisfaisant et enrichissant.

 

5/ Les écoles d’animation françaises sont, pour certaines, mondialement connues et souvent citées en exemple. Comment l’expliquez vous ?
A mon sens, il y a une raison profonde liée à l’attachement au dessin qui est très fort et très particulier en France. Il y a très peu de pays où l’on retrouve cet attachement. Sauf peut-être encore dans les pays de l’Est ou au Japon.  Cet attachement est très culturel. Sans forcément d’explication technique ! Il fait partie de l’ADN de la France. Sans doute lié à l’histoire. La quantité de festivals, les réseaux très vivant des exploitants de salles de cinéma, des médiathèques, des théâtres y sont probablement aussi pour quelque chose. L’exemple de la bande dessiné est très révélateur : il y a plus de 5000 BD qui sont éditées chaque année en France. Il n’y a pas d’équivalent dans le monde à part au Japon. Ce sont quasiment les 2 seuls pays où il y a une telle production d’images ou de dessins.

Le dessin est en lien direct avec le monde qui nous entoure. Il faut nourrir et entretenir ce lien. Apprendre à dessiner, c’est apprendre à regarder, à communiquer. Le dessin a cette force incroyable de symboliser le monde pour le rendre plus lisible et accessible. Il suffit de regarder un enfant dessiner un soleil, un arbre, une maison pour comprendre de quoi je parle.

 

 

 

 

6/ Quels conseils donneriez vous aux étudiants en animation ? Ou à ceux qui souhaitent s’engager dans cette voie ?
J’ai surtout envie de leur dire de prendre leur temps ! Notre société va vite… Mais apprendre à dessiner c’est long ! Il faut laisser le temps à chacun de se forger sa personnalité. Je rappelle souvent à mes étudiants qu’il faut au moins 10 ans pour apprendre à bien dessiner. Et c’est incompressible.  Il faut apprendre à prendre son temps.

Une autre chose importante est d’acquérir une culture visuelle. Les films qui sortent du lot sont souvent faits par des gens qui s’intéressent à la lecture, au théâtre, au cinéma… et qui ont un peu de recul sur ce qu’ils voient et ce qu’ils ont envie de faire. Il faut apprendre à se faire une bibliothèque personnelle de goûts. Trop souvent,  pour aller vite, on va au plus facile.

L’approche de l’image aujourd’hui n’est plus la même que celle de ma génération. Quand j’étais étudiant, il n’y avait pas internet. Lorsqu’on s’intéressait à un artiste, c’était au travers des livres que nous apportaient nos professeurs. Notre culture se faisait en arborescence. On comprenait les liens qui unissaient un artiste à un autre. On faisait une espèce de généalogie de l’histoire…. Aujourd’hui, si par exemple je demande à mes étudiants s’ils connaissent Frédéric Back : personne ne répond ! Mais si je leur présente une image d’un de ses films : tous l’ont déjà vue. C’est très étrange. Ils ont une connaissance très différente de la mienne. C’est une connaissance en forme de mosaïque avec dans leur tête des milliers d’images. Ils connaissent certainement plus d’images que moi mais ne font pas forcément le lien entre ces images. C’est très générationnel, cette mosaïque est présente partout aujourd’hui, sur l’interface d’un téléphone, d’un ordinateur, sur Pinterest mais également dans notre façon de penser.

Pour en revenir aux questions de temps, c’est très difficile d’accompagner les auteurs dans la durée. Et pourtant une œuvre ne peut se faire que dans le temps.

J’ai le sentiment de vivre dans une société très fragile. Parce que justement elle ne prend pas le temps de se construire des racines. Et comme tout ce qui n’a pas de racine : elle peut tomber au 1er coup de vent.

Pour conclure sur une note plus positive, il faut quand même souligner que l’on est dans une période de création de l’image extraordinaire. Avec malgré tout énormément de diversité. C’est aussi cela qu’on nous envie et qui se trouve dans nos écoles. En comparaison, quand on voit l’uniformité visuelle des long-métrages d’animation dans un grand pays comme les Etats Unis, c’est triste ! Tous les films se ressemblent. On n’arrive même plus à distinguer les grands studios les uns des autres. C’est différent en France et heureusement ! Il suffit de comparer les Oscars avec les César. A Hollywood, Disney/Pixar rafle tous les prix. Très bien. Pourquoi pas. Mais où est la pluralité ? Alors que l’année dernière, aux César, il y avait des longs métrages aussi différents que Ma Vie de Courgette, Louise en Hiver, La Jeune Fille sans Mains ou la Tortue Rouge. De vrais grands films. Avec de vraies personnalités. Des auteurs affirmés. Des univers graphiques personnels. Nous pouvons en être fier et nous devons absolument protéger cette diversité.