LUCE GROSJEAN : DEFENDRE LA SINGULARITE

En 2014, Luce Grosjean crée Sève Films, qui deviendra en 2017 Miyu Distribution,  une société destinée à la diffusion des films d’écoles en festivals et à distribuer les auteurs de courts métrages. L’année 2018 marque un tournant dans la vie de la société : 2 films de son catalogue ont été nommés aux Oscars, Garden Party et Negative Space, le Cristal d’Annecy est remporté par Bloeistraat 11 et une de ses dernières acquisitions, Je sors acheter des cigarettes, a été récompensée au festival de Locarno.

e-RECA a rencontré cette jeune distributrice, passionnée par son métier et par la défense du court métrage.

 

Pouvez-vous expliquer quel est le travail d’un distributeur de courts métrages ? 

Le distributeur, qu’il soit de court ou long métrage, est l’un des intermédiaires entre le producteur d’une œuvre et son public. Son travail consiste donc à trouver des lieux de diffusion pour les films. En ce qui concerne spécifiquement le court-métrage, il y a 2 fonctions différentes : la première concerne le « vendeur international » qui va s’occuper de vendre les films, une fois réalisés, pour des diffusions sur les chaines de télévision, en salles de cinéma ou sur les plateformes internet. Le vendeur se rémunère par un pourcentage sur les ventes des films.

Le 2ème aspect concerne la distribution en festivals. Dans ce cas le distributeur est la personne que l’on rémunère pour que les films soient diffusés en festivals et ainsi créer plus de visibilité sur le travail des réalisateurs.

A Miyu Distribution, nous nous efforçons de faire en sorte que notre travail couvre ces 2 champs. En ce qui concerne les films de fin d’études des écoles de cinéma d’animation, nous défendons l’ensemble des films d’une promotion. Dans ce cas nous travaillons vraiment ensemble, avec l’école, pour donner aux films la meilleure visibilité possible. C’est par la distribution de films d’écoles que j’ai commencé dans ce métier. Je suis moi-même diplômée de Gobelins. C’est cette école qui la première m’a fait confiance. Sa notoriété m’a permis d’être très vite reconnue par les professionnels du secteur.

Quand il s’agit de films professionnels, le travail éditorial est plus important. Nous allons dans ce cas rechercher les films traitant des thématiques qui nous intéressent plus particulièrement. Pour ma part, je sélectionne souvent des films réalisés par des femmes, sur des sujets en lien avec la sexualité, le rapport aux corps.  J’aime les films engagés. Portés par des réalisatrices qui ont été confrontées personnellement au sujet évoqué. Je m’intéresse bien évidemment également au graphisme. J’aime les propositions « différentes ». Je tiens à la diversité au sein de notre catalogue. Il m’arrive de ne pas retenir un film parce que son graphisme ou son thème est trop semblable à celui d’une autre œuvre dont nous assurons déjà la distribution.

Je recherche des auteurs et des autrices qui aient leur propre singularité. L’idéal pour moi est de découvrir des jeunes talents dès leur formation et de suivre ensuite leur carrière.

 

Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous êtes confrontée ? 

Les principales difficultés de notre métier sont également les choses qui nous excitent le plus : comprendre ce qu’attendent les programmateurs de films, chercher des oeuvres différentes et singulières, faire en sorte que les réalisateurs et les producteurs aient la plus belle expérience possible avec la diffusion de leurs films.

Il faut aussi – et surtout – trouver les films. Cela peut se faire de plusieurs façons. Pour commencer, et c’est ce que j’essaie de faire, on peut suivre les talents dès leur formation dans les écoles. En ce moment par exemple, je suis une jeune réalisatrice via ses réseaux sociaux et j’ai vraiment hâte de voir ses prochains projets. Une fois un talent repéré, il faut aussi savoir être là au bon moment. Montrer le désir que l’on a à vouloir défendre leurs œuvres. Et jouer de son charme pour les convaincre de travailler avec vous !

Je vais bien évidemment très souvent dans les festivals. Avec l’expérience, je sais quels festivals programment les films correspondants à ma sensibilité. J’y suis donc plus attentive !

J’assiste aussi aux jurys de fin d’études.

Mon rôle est de rester toujours « en veille », d’être à l’écoute de tous les réseaux d’influence.

Nombreux sont ceux qui pensent qu’il n’y a pas de marché pour le court métrage. Ce n’est pas vrai. Nous sommes quelques uns à vivre de son exploitation. Il y a un modèle économique possible. Tout n’est pas basé sur la gratuité, même sur internet ! Le court métrage devient même parfois un produit d’appel pour faire venir les internautes sur des sites. En revanche, il est vrai que l’agent gagné sur une œuvre ne suffit pas à produire un nouveau court métrage. Tout au plus peut on lancer son développement et couvrir les frais de distribution.

Concernant les films étudiants, le modèle est encore différent. Notre rôle, dans ce cas, s’apparenterait même plutôt à celui d’un agent : en accompagnant et en aidant l’étudiant à construire sa carrière. Ce qui signifie aussi que nous devons parfois nous effacer pour laisser la place à d’autres professionnels qui correspondent mieux aux évolutions de l’artiste. Ce serait par exemple le cas d’un réalisateur de court métrage qui passerait au long métrage.

 

Comment ce secteur évolue-t-il ?

Le secteur évolue très rapidement : les films étudiants, le cycle des festivals font qu’on a une saisonnalité d’un an pour les films et que chaque année, par rapport aux films qui arrivent dans les festivals, les tendances changent, les styles graphiques évoluent. Après une grande ère du tout internet, on se rend compte que les festivals apportent autant de bénéfices aux artistes que le nombre de vues sur les réseaux sociaux, et c’est très intéressant de voir comment le virtuel alimente autant le monde des festivals et vice versa.

Pour chaque film on doit recréer une nouvelle stratégie, de nouvelles pistes pour une diffusion efficace ! Les cartes sont rebattues à chaque fois. C’est aussi cela qui est très excitant dans ce métier. Dans ma structure, nous nous appuyons beaucoup sur nos « alliés », c’est–à-dire tous ceux qui montrent du court-métrage, principalement les programmateurs sur internet et sur les chaines de télévision. Ce sont ces personnes qui nous permettent de toucher notre public !

Le marché de la distribution de courts métrages est à mon avis encore ouvert. Comme je l’évoquais précédemment, nous sommes déjà quelques uns à en vivre. Et à mon sens il y a encore de la place pour des nouveaux entrants. Personnellement, j’aime bien avoir des concurrents ! Surtout quand ils peuvent défendre des films qui me plaisent mais qui n’ont pas leur place dans mon catalogue. Il y a tellement de films différents, nécessitant des stratégies différentes … et donc des distributeurs différents ! Je peux aussi être « jalouse » du catalogue de mes concurrents… et c’est tant mieux ! Ca me pousse à progresser.

Des évènements comme la fête du Court Métrage ou la Fête de l’Animation font aussi évoluer le secteur. Ce sont des moments privilégiés où tout le monde se met à projeter du court métrage en même temps, où tout le monde en parle…. Cela met un vrai coup de projecteur sur toutes nos activités.

 

La distribution de films de fin d’études requière-t-elle des stratégies particulières ?

Pour nous, ce sont des approches totalement différentes pour les films de fin d’études et les films professionnels. Les films d’une école fonctionnent comme des pools aux yeux des programmateurs. On essaye d’éviter ce type de logique, mais on se rend compte que nous mêmes nous sommes aliénés par cette manière de voir les films : on compare dans une même promotion entre eux, on regarde si il y a des similitudes ou au contraire des grosses différences. Et souvent, par an, il y a quelques films qui peuvent écraser les autres de leur promotion. L’enjeu c’est toujours de trouver quelle est la niche du film afin qu’il puisse exister seul, au maximum. Nous essayons autant que possible de ne pas proposer tous les films d’une école simultanément à un même festival, et de personnaliser notre stratégie film par film. Nous essayons aussi parfois d’amener un festival vers un film qui ne correspondrait pas au départ à sa ligne éditoriale mais pour lequel nous sommes persuadés qu’il a sa place en vertu de son contenu ou de sa technique. J’aime qu’un de mes films un peu « mainstream » soit sélectionné dans un festival « art et essai »… et inversement : qu’un festival « commercial » programme un film d’auteur très pointu. C’est aussi mon travail d’ouvrir ce genre de perspectives.

Pour moi, le film de fin d’études est vraiment un moment important dans la vie de l’étudiant. C’est l’aboutissement de plusieurs années de formation. Et je regrette que souvent les étudiants ne se saisissent pas suffisamment de l’outil que cela peut représenter pour se faire connaître. Avoir la curiosité d’aller dans les festivals, pour des jeunes talents, ouvre pourtant des possibilités incroyables et parfois même inattendues.  Le festival, c’est vraiment l’endroit où l’on rencontre les autres réalisateurs de sa génération, où l’on peut créer sa 1ère famille professionnelle, et en plus dans une atmosphère festive, très différente de celle d’un bureau.

 

Comment les écoles françaises d’animation sont elles perçues à travers le monde ?

Elles sont considérées comme les meilleures avec un niveau technique très haut. A juste titre ! D’un point de vue des festivals, certains regrettent un manque de prise de risques narratifs au service de la performance… Mais ce qui fait que dès qu’un film sort de ces codes, le succès est souvent au rendez-vous et la prise de risque souvent mise en valeur. A titre d’exemple, on peut citer le films Best Friend de GOBELINS l’école de l’image qui a remporté l’Annie Award  du meilleur film étudiant (ndlr : les Annie Awards sont les récompenses du cinéma américain pour les films d’animation créées en 1972). Garden Party de l’école MoPA était dans le dernier carré des Oscars en 2017 et The Green Bird, également de MoPA a remporté le Student Academy Award en 2018 (Green Bird est distribué par Yummy Films).

Contact : Luce Grosjean – Miyu Distribution – Arles – Tel : 06 63 76 62 12 – E-mail : festival@miyu.fr  – Site web : www.miyu.fr/distribution