NICOLAS DEVEAUX : L’ANIMATION AU SERVICE DES ANIMAUX

Entre la diffusion de la 2ème saison d’Athleticus qui vient de commencer sur Arte et la publication d’un livre d’art de 300 pages aux éditions Arte / Dimitri Granowski consacrée à cette même série (voir encadré) : l’actualité de Nicolas Deveaux est dense. Le réalisateur a malgré tout trouvé le temps, pour e-RECA, de répondre à quelques questions. Entretien avec un défenseur de la cause animale tombé presque par hasard dans l’animation.

 

 

 

1. Quel a été votre parcours ?

Après un bac scientifique, j’avais commencé des études d’ingénieur. Surtout pour faire plaisir à mon père ! Je me suis assez vite rendu compte qu’en réalité cela ne me plaisait pas. Je dessinais déjà beaucoup à l’époque, sans imaginer que l’on puisse en faire son métier. J’ai donc cherché, avec l’aide de ma mère cette fois (!), une formation plus artistique. C’est comme ça que j’ai passé des concours dans des écoles d’art. Parmi lesquels celui de Supinfocom à Valenciennes (qui ne s’appelait pas encore Rubika). Cette école « rassurait » ma mère… elle y voyait l’avenir, la sécurité. Les 2 premières années, la formation proposait essentiellement du dessin. L’enseignement de l’image de synthèse est venu ensuite. Personnellement je n’étais pas vraiment attiré par l’ordinateur. Ni même par l’animation. Mais j’y ai pris goût ! Au début je n’imaginais pas devenir réalisateur. Une fois diplômé, j’ai eu un peu de mal à trouver du travail. Le secteur connaissait un creux en matière de production. Mais à l’occasion de la remise des diplômes (qui avait lieu 1 an après son obtention), j’ai pu reprendre contact avec des sociétés que j’avais rencontrées pendant mes études. Et notamment avec Cube. Lionel Fages, qui pourtant n’avait pas du tout aimé mon film de fin d’études (que moi-même je ne trouvais pas très réussi) mais qui y avait repéré des animaux, m’a proposé de travailler sur une « marche d’animal ». Son idée était, si le test s’avérait réussi, de me faire travailler pour sa branche « pub ». Comme je n’avais pas envie de faire juste une démo, je lui ai proposé de faire un éléphant qui ferait du trampoline. Il a trouvé l’idée super…. C’est comme ça que j’ai commencé chez Cube. J’avais un savoir-faire de création d’animaux réalistes qui leur était utile pour les productions qu’ils fabriquaient pour les parcs d’attraction scientifiques. Longtemps j’ai été graphiste. D’abord sur les projets des autres. Puis sur mes projets personnels. Aujourd’hui je n’ai plus beaucoup de temps pour le travail graphique. Je travaille surtout à l’écriture et à la réalisation de mes propres concepts.

2. Après des débuts scientifiques, vous en êtes donc arrivé à un métier plutôt littéraire ?!

Au départ, j’ai surtout un goût pour tout ce qui est un peu surréaliste ! Pour l’éléphant qui saute sur un trampoline, il y a une idée. Mais pas vraiment d’écriture scénaristique.  Ni toutes les bases de la dramaturgie ! Ce que je fais s’apparente plus à des tableaux. Quand j’ai travaillé sur Athleticus, la question s’est vraiment posée de savoir si j’allais savoir écrire. Du coup, j’ai lu tous les grands classiques sur l’écriture pour essayer de comprendre ce qu’était un bon scénario. Ensuite je me suis associé à un scénariste, Gregory Baranès.

3. Comment est « né » Athléticus ?

Athléticus est ma 1ère  série. Cube était déjà expérimenté en série avec Kaeloo. Moi j’avais fait des films pour les parcs d’attraction, de l’habillage, des publicités … j’avais travaillé un peu sur des longs métrages. Et réalisé quelques courts. C’est Lionel (Fages) qui me poussait à faire une série avec des animaux réalistes.  Moi je freinais un peu… Pour moi il y avait une esthétique de la série liée à des contraintes budgétaires qui me semblait être une vraie gageure. Cela ne m’a finalement semblé réalisable qu’au bout de plusieurs années, pendant lesquelles j’avais construit un bestiaire dans lequel je pouvais puiser des animaux.

J’avais déjà des liens avec Arte qui avait pré-acheté 5 mètres 80. Hélène Vayssières m’a encouragé à candidater à l’occasion d’une session de lecture de la chaine pour un projet de série. J’avais déjà en tête une série avec des animaux athlètes. Je l’ai donc développée et j’ai eu la chance que le projet plaise.

 

4. Vous avez un style très personnel. Comment s’est-il imposé ? Ne vous en sentez-vous pas parfois prisonnier ?

La passion que j’ai pour les animaux vient de loin, de mon enfance. Mon 1er court qui montrait un éléphant faisant du trampoline a très vite buzzé sur la toile. Les internautes s’interrogeaient pour savoir si c’était un fake ou pas. Moi je ne m’étais pas posé la question de savoir si ça marcherait. Au début, je l’avais presque fait comme un exercice technique. Avec dans la tête l’idée de trouver du boulot. Mais pour ne pas le réduire à une démo, j’ai créé un décor plutôt stylisé. Et j’ai emmené mon personnage dans une aventure surréaliste.

Le monde animalier est si riche que, pour l’instant, je n’ai pas l’impression de tourner en rond : j’ai plutôt l’impression de creuser un sillon… Mon style a d’ailleurs déjà évolué avec le temps.

Pour moi les animaux sont comme des chevaux de Troie. Grâce à eux j’ai pu explorer plein de mondes différents : courts et longs métrages, habillage, série, publicité… Et à chaque fois j’ai expérimenté des choses. C’est très différent de faire une chorégraphie d’escargots avec (Philippe) Découflé ou une série sur les sports d’hiver avec des animaux ! Les escargots qui dansent c’est très écrit. C’est une vraie réflexion sur le temps.

Je pense aussi que c’est important d’être identifié. Et d’être apprécié pour ce que l’on sait faire. C’est comme ça que se construit une œuvre. Pour gagner un projet, il faut « rassurer » avec ce que l’on sait faire. Tout en réussissant à surprendre à chaque fois.

C’est parce que je suis identifié par mon style que j’ai pu aussi être considéré comme un auteur et que je peux proposer mes propres contenus. C’est une liberté incroyable ! J’ai beaucoup de chance.

 

5. Comment travaillez-vous l’image ?

Pour moi l’image de synthèse se rapproche de la sculpture. Pour commencer, je fais un « casting » d’animaux, à partir de photos. Si l’on prend l’exemple de la girafe, quand on en regarde plusieurs en photo, on se rend compte qu’aucune ne se ressemble. Elles ont toutes des particularités. Quand je crée une girafe, je dois d’abord choisir quel type de girafe.  Et la designer pour voir à quoi elle ressemble. Il m’arrive de faire des composits de photos. Ensuite, à la modélisation, je vais suivre une ligne. Mais très vite c’est l’oeil qui prend le relais. Ensuite intervient la texture. Là encore je m’appuie sur des photos mais pas seulement !

Pour la girafe, si je reprends cet exemple, j’en ai texturé une entièrement banche (à partir de chevaux blancs notamment). J’en ai ensuite tiré une girafe entièrement marron. Et après j’ai fait des masques de tâches noir et blancs que j’ai dessinés à la main. Au final j’ai fait 7 girafes différentes. Je ne voulais pas dupliquer plusieurs fois la même. L’œil l’aurait vu tout de suite.

Il faut aussi créer un squelette. Et pour cela connaitre parfaitement leur anatomie pour leur faire faire des mouvements « possibles ». Je prends souvent des animaux en photo. Je les filme aussi. Pour le mouvement. Mais comme ceux qui sont dans les zoos sont souvent dépressifs et ne correspondent pas à ce qu’ils seraient dans leur élément naturel, je regarde aussi des documentaires tournés en milieu naturel.  Une girafe aura par exemple un port de tête totalement différent en zoo (avec une tête basse) que dans la savane (port de tête altier). C’est la même chose pour le poil. Enfermé et privé de liberté, le poil devient terne, sans éclat. C’est comme nous !

Beaucoup de choses sont de l’ordre de l’interprétation, du recroisement d’informations et de visuels.

Mon travail consiste aussi à représenter l’animal tel qu’il est perçu par l’inconscient collectif. Si je sors une « vraie » girafe en gros plan, les spectateurs vont la trouver trop osseuse.

« Ma » girafe sera au final une sorte de girafe fantasmée…

 

6.Avez-vous l’impression que l’enseignement de l’animation ait évolué dans les écoles françaises ?

A mon époque, le niveau des écoles d’animation était très différent entre elles. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il s’est homogénéisé. Avec une qualité technique plutôt impressionnante. En revanche, j’ai peut-être moins de « surprise » qu’à mon époque où la 3D évoluait tellement vite que la qualité des créations évoluait aussi beaucoup plus rapidement. Les créations étaient plus expérimentales, contrairement au modèle actuel, quasi industriel.

Aujourd’hui, si la qualité technique des films étudiants est indéniable, c’est rare que je me laisse emporter par l’histoire. C’est dommage car je pense que c’est justement à l’école qu’il faut prendre des risques. Et je crois que la prise de risque graphique est forcément liée au scénario. Les 2 sont imbriqués. Pour devenir réalisateur, il faut avoir – ou créer – son propre univers. Il est vrai aussi qu’il y a de la place pour tout le monde dans l’animation et que tout le monde n’a sans doute pas envie de devenir réalisateur !

Le film de fin d’étude a une réelle importance. Il permet d’aller au bout. Dans une logique différente d’un film professionnel qui doit répondre à des contraintes économiques.

 

7.Quels conseils donneriez-vous aux étudiants d’aujourd’hui ?

Personnellement, j’ai appris en faisant, et peu à peu… et je continue de me former, par moi-même. Par exemple, quand je travaille sur un court métrage, j’expérimente beaucoup de chose dans mon coin. Sans forcément avoir une équipe derrière ! Je peux tester des mouvements de caméra, appréhender les questions du montage…. Des choses que je n’ai pas apprises à l’école ! Ou peut-être que je n’y étais pas encore prêt !

Le message que j’aimerais faire passer c’est que je crois beaucoup à la valeur du court métrage. A chaque fois que j’ai eu des moments de creux dans mon parcours, j’en ai profité pour écrire des courts métrages. L’animation est un secteur où l’on est appelé sur ce qu’on montre ! Si on montre ce qu’on aime faire soi-même, on sera appelé sur ce type de projets !

Pour moi faire son court métrage c’est un peu la démarche qu’avaient les compagnons au Moyen Age, quand ils faisaient leur chef œuvre !  Ils se confrontaient aux professionnels tout en réalisant leur projet personnel. C’est une démarche très structurante qui permet de vraiment savoir ce qu’on a envie de faire. Par ailleurs, quand j’embauche des jeunes talents, je fais très attention à leur capacité d’observation. Une personne qui saura observer, saura animer ! Sinon on tombe dans le stéréotype.

 

8.Quels sont vos projets ?

Je n’ai pas de productions en cours actuellement, ce qui me permet de réfléchir à des créations personnelles ou de répondre à des appels d’offres. C’est ma période « confection de dossiers » !  Les saisons 1 et 2 d’Athléticus se sont enchainées assez vite. J’espère qu’Arte donnera son accord pour la saison 3. Le pré-dossier est fait !

Il y a aussi bien sûr le passage au long métrage… On dit que c’est le Graal des réalisateurs. Ce n’est pas comme ça que je l’entrevois. Quand j’ai présenté à la ville de Paris mon projet de court métrage avec les escargots danseurs, la 1ère question qui m’a été posée a été : « mais pourquoi tu ne fais pas un long ? ». Pour moi l’esthétique du court à sa propre valeur.

Ce qui me fait penser que je pourrais aller vers du long c’est que je commence à me rendre compte que je sais écrire…. Je commence à être connu avec mon style et je sais que je suis attendu. J’ai la chance qu’Arte soit très à l’écoute de mes propositions, tout comme Cube. C’est à moi de trouver l’idée qui fonctionne sur du long. Je sais que la balle est dans mon camp. Il faut que je trouve une idée forte.

Le long métrage est intimidant à plusieurs titres. C’est quand même 5 ou 6 ans de sa vie qu’on lui consacre. Ce qui peut m’inquiéter aussi c’est que j’ai vu des studios couler à cause de longs métrages qui n’ont pas marché. On n’est pas la seule personne en jeu dans ce passage.

Le problème d’un long c’est aussi que l’on sait dès le 1er jour de sa sortie s’il va marcher ou pas…. Il peut s’évanouir dès la 1ère projection alors que le court métrage à une espérance de vie plus longue,  avec une carrière en festival possible.

Lionel (Fages) me demande de réfléchir à un Athléticus long métrage. Je sais que dès que j’ai une idée un peu forte, je pourrai trouver des soutiens, pour le scénario par exemple.

 

9.D’autres ambitions ou motivations ?…

La question de l’écologie, de la biodiversité m’intéresse beaucoup. Mais comment en parler sans être racoleur ou sans être dans le jugement ?…. J’ai créé pour la saison 2 d’Athléticus un macareux moine qui se trouve être aussi l’emblème de la LPO (ndlr : Ligue de Protection des Oiseaux). Je m’en suis d’ailleurs rapproché car c’est une cause qui me touche.

Un jour quelqu’un m’a expliqué que l’Homme ne pouvait pas appréhender la disparition des espèces parce qu’il était submergé dans son environnement quotidien, souvent inconsciemment, d’images animalières. On voit des lions, des singes, des ratons laveurs dans la pub. Notre imaginaire collectif est peuplé d’animaux sauvages. J’en suis aussi responsable puisque c’est ce que je fais ! J’espère que mon amour des animaux passe dans mon travail ! Je ne suis pas là pour donner des leçons mais j’aimerais participer à la prise en considération de la sensibilité de l’animal, de sa défense… Et ce de façon ludique et un peu légère. Pas sentencieuse.

J’ai la chance de pouvoir toucher un public très large, familial. J’en suis le 1er surpris. Je pensais avoir un public plutôt « adulte » – celui d’Arte ! Or mes Girafes Plongeuses ont été sélectionnés dans de nombreux festivals « jeunesse » et j’en suis très content. Pareil pour mes escargots, sélectionnés à Clermont-Ferrand dans la catégorie jeunesse alors que je les voyais intéresser un public plus adulte. La lecture de mes films peut être différente. Parfois elle sera assez immédiate. Avec un éléphant sur un trampoline qui pourra amuser les enfants. Parfois une lecture plus graphique, symbolique ou poétique pour les plus grands.

 

Contact : Nicolas Deveaux – E-mail : deveaux.nicolas1@gmail.com – Site web : http://nicolas-deveaux.com

 

Athleticus, le Livre

 

Parallèlement à la diffusion de la 2ème saison d’Athléticus, les Editions Granowski publient, en co-édition avec Arte, un « livre-objet » Athleticus préfacé par Vincent Duluc, journaliste sportif à l’Équipe et auteur d’œuvres ayant trait au sport, et Jean-Sébastien Steyer, paléontologue au CNRS et habilité à diriger les recherches au Museum national d’Histoire naturelle à Paris.

Le livre accompagne le travail de réflexion de Nicolas Deveaux lors de l’écriture et les images arrêtées donnent toute la puissance de son humour fantasque à la limite de l’absurde. Pépites surprenantes et pleines d’humanité, ces images de sportifs improbables sont mises en valeur par l’oeuvre graphique d’Anna Radecka, et accompagnées des textes de Joy Raffin (extrait du site de l’éditeur).

 

Tirage : 4500 exemplaires

Format : 29 x 27 cm

288 pages

Prix : 59,95 TCC

Contact : www.leseditionsgranovsky.com/products_athleticus.aspx?f_lang=fr#images