CHRISTOPHE SEUX : L’ANIMATION DU SAVOIR-FAIRE ET DU SAVOIR-ETRE

Après avoir ému la Croisette en mai dernier, été nommé pour la Caméra d’or et remporté le Grand Prix de la Semaine Internationale de la Critique, puis le Cristal du long-métrage et le prix du public à Annecy,  J’ai Perdu Mon Corps est en salle depuis le 6 novembre 2019. Ce 1er film d’animation de Jérémy Clapin raconte d’une façon poétique la quête d’une main à la recherche du corps dont elle a été séparée à la suite d’un accident. J’ai Perdu Mon Corps présente aussi comme particularité d’avoir été fabriqué sous Blender – un logiciel libre de plus en plus plébiscité par les studios. Christophe Seux, TD sur le long métrage, revient pour e-RECA sur cette expérience.

 

1/Vous étiez Technical Director sur le long-métrage de Jérémy Clapin. Pouvez-vous expliquer ce qui se cache derrière cet anglicisme ?

Le poste de Technical Director ou directeur technique peut beaucoup varier d’un studio à l’autre. Et parfois au sein d’une même structure, selon la nature du projet ou la composition de l’équipe. Il n’y a donc pas de réponse unique.

Directeur technique n’a pas le même sens que TD. Le directeur technique a un rôle plutôt global et généraliste,  tandis qu’un TD est généralement rattaché à un département précis.

Ce poste comprend un certain nombre de responsabilités : il inclut la mise en place du pipeline de production et la supervision des TD qui programment des outils pour des besoins spécifiques.

Technical Director est un métier très organique ! Si je devais essayer de donner une définition, je dirais que son rôle est de répondre à la question comment va t’on fabriquer les images. Cela va du choix des technos, aux nomenclatures et à la programmation d’outils plus généraux lié au suivi de l’avancement du film, le tout pensé pour et avec les équipes.

L’objectif est d’organiser les différentes étapes techniques de fabrication d’un film, pour les lier entre elles. Il travaille de pair avec le superviseur et la production pour bien repartir les tâches, en réfléchissant sur l’ordre et la manière de les réaliser.

Pour le film de Jérémy, j’ai rejoint l’équipe fin 2016 pour commencer la préproduction,  en parallèle de la fabrication du story-board. Je suis resté jusqu’à juillet 2019 et je me suis occupé de toute la partie 3D. Une autre personne s’est chargée de la partie rendu des images et compositing. J’ai par exemple développé un gestionnaire de librairie qui regroupe les assets du film(1.) , une interface 2D personnalisée pour les animateurs(3.), et plein d’autres outils!

Il y a souvent plusieurs TD sur un projet. Pour J’ai Perdu Mon Corps, il y avait également un TD à Lyon et un TD à la Réunion, la fabrication du film étant répartie sur différents sites.

Comme je le soulignais précédemment, c’est un poste qui s’adapte… Sur ce film je n’ai pas fait que de la direction technique : j’ai aussi fabriqué des assets, modélisé certains personnages, créé des armatures (2.). Normalement ce sont des tâches réalisées par des personnes différentes mais parfois l’équipe est tellement réduite que l’on cumule plusieurs postes. C’était mon cas sur ce film.

 

2/J’ai Perdu Mon Corps a été fabriqué sous Blender. Pouvez vous nous expliquer ce choix ?

Le choix de Blender était le choix du réalisateur. Jérémy Clapin est non seulement un réalisateur mais également un technicien. Et un très bon technicien ! Toujours en veille de nouveaux outils. Il savait qu’avec Blender il pouvait faire de la 3D et de la 2D. Il a donc choisi ce logiciel pour son film. Il m’a ensuite contacté parce qu’il savait que je travaillais sur Blender. On en a discuté. Il voulait avoir mon avis sur la question de savoir si c’était une bonne idée ou pas.

Le choix de départ était donc plus technique et artistique que purement économique. Cela étant, la réflexion porte toujours un peu sur les 2 aspects. Blender est souvent utilisé dans des productions à budget réduit. Mais ce n’est pas la seule raison. On utilise aussi ce logiciel parce qu’il est très performant ! Et qu’il n’a rien à envier à certains logiciels payants. Comme eux, il présente des avantages et des inconvénients.

Côté inconvénients : il est plus difficile de trouver des personnes formées à ce logiciel car Blender est assez peu enseigné. Et ce bien qu’il soit de plus en plus utilisé même dans des gros studios. J’ai tout de même l’impression que les écoles sont en train d’ajouter Blender dans leur cursus. C’est positif.

Pour le film, cela a impliqué de prévoir un temps de formation pour certaines des personnes recrutées. C’est presque toujours nécessaire de toute façon : il y a toujours des outils propres à chaque projet et une méthode de travail différente. Nous avons ainsi organisé des formations d’environ 1 semaine avec l’AFDAS à Lyon. Malheureusement, toutes les personnes n’ont pas pu en profiter. Ce sont principalement celles qui se sont occupées du lay-out qui en ont bénéficié. Les autres ont été formées sur le tas.

Dernier désavantage : si Blender est très performant en 3D, c’était en revanche plus compliqué pour la partie 2D ! A l’époque, en 2017,  le logiciel n’était pas encore tout à fait abouti. Il a fait beaucoup de progrès depuis.

Côté avantages : outre le fait d’être en open source, Blender permet d’avoir la 3D et la 2D dans le même logiciel. Et c’est l’une des caractéristiques qui a rendu le film possible. Pouvoir récupérer ce qui était fait en 3D pour l’animation 2D nous a évité d’avoir à tout redessiner.

La 3D offre beaucoup de facilité d’un point de vue de la réalisation. Elle a permis à Jérémy de faire beaucoup d’essais, notamment de placement de caméras. C’est un outil très performant pour le lay-out et l’animation, mais il est difficile d’obtenir le rendu organique et artisanal de l’animation traditionnelle. Il y a donc un réel intérêt à mélanger les 2, en redessinant en 2D les éléments calculés en 3D.

Comme de plus en plus de studios souhaitent utiliser Blender, ils en financent de plus en plus les développements. J’espère que les avancées de Blender permettront de remettre en cause les logiciels propriétaires et leur stratégie de licence, de développement qui est à l’inverse quasiment au point mort…

3/Quel a été votre parcours avant ce film ?

Après un Bac S « Sciences de l’Ingénieur » très général et très ennuyeux en 2009, j’ai eu la chance d’être pris à Paris, à Olivier de Serre, une école d’art parisienne publique pour une mise à niveau en art appliqué. Dans cette même école, j’ai ensuite préparé un BTS Design Graphique. Cette formation était un mélange de plein de choses ! Graphisme, dessin et peinture mais aussi multimédia, site internet… et un tout petit peu d’animation pour certains projets ! J’ai beaucoup appris pendant ces 2 ans. C’est aussi là que j’ai eu mes premiers cours de 3D en design graphique et sur Blender. Cela a éveillé ma curiosité. A tel point que j’ai continué de travailler de mon côté là-dessus même après ! Je suis ensuite entré à ATI (ndlr : le département Art et Technique de l’image de l’Université Paris 8), en licence 3 et jusqu’au master 2 (promo 2015). C’est là que j’ai abordé les aspects beaucoup plus techniques de la 3D mais aussi de l’image. J’ai eu mes premiers cours avancés sur la programmation, mais je ne comprendrais son immense utilité que plus tard. Certainement parce qu’il est parfois difficile de voir comment des matières plutôt abstraites peuvent être utilisées dans la pratique.

J’ai très vite travaillé, même pendant mes études. D’abord en stage puis sur des postes junior. Et déjà pour tester Blender, notamment chez In Effecto à Montpellier. Ces années ont été très intenses ! Mais de travailler dès l’université m’a permis de me constituer un carnet d’adresses.

En sortant d’ATI, ça n’a donc pas été difficile de trouver du travail. J’ai commencé par du rigging… qui n’était pas ma spécialité ! Mais comme personne ne faisait du rig sur Blender : c’était facile d’obtenir le boulot !

Personnellement  c’était le lighting rendu qui me plaisait le plus. Mais je ne trouvais pas de job dans cette spécialité et comme le projet sur lequel on me demandait de faire du rig était intéressant, j’ai accepté ! Il s’agissait du court métrage Peripheria de David Coquard-Dassault. Un très beau film produit par Autour de Minuit. Ce court s’est très bien passé. Et c’est comme ça que j’ai continué de construire mon réseau… J’ai ensuite travaillé sur plusieurs projets chez Autour de Minuit, et dans d’autres studios, principalement des séries (sur Blender).

J’ai toujours travaillé en intermittence même si des CDI m’ont été proposés. C’est un choix personnel que je fais pour garder la liberté de sélectionner les projets pouvant m’intéresser et aussi renégocier les contrats.

Le film de Jérémy est mon 1er long métrage. Si la fabrication n’est pas si éloignée de celle de la série, l’exigence est beaucoup plus forte. Pour le reste l’expérience a été très enrichissante, et j’ai beaucoup appris.

 

4/Quels conseils donneriez-vous aux étudiants des écoles du RECA ?

Quand on est étudiant, on a souvent envie de faire un peu ce qu’on veut ! Il faut savoir admettre que les profs savent mieux ce qui est bon pour vous ! Ce n’est pas toujours facile à entendre. Il faut donc faire les choses demandées même si elles nous intéressent moins. Je n’ai pas souvenir qu’une chose inutile nous ait jamais été imposée par des profs. A ATI typiquement, la programmation qui ne m’intéressait pas à ce moment-là mais que j’ai quand même étudiée m’a été très utile par la suite. J’avais acquis les bases sans lesquelles tout aurait été extrêmement difficile.

J’ai eu la chance d’avoir suivi des formations publiques. La sélection des candidats ne se faisait pas uniquement sur le dossier scolaire. La motivation et la manière dont vous montrez ce que vous faites à côté de l’école sont très importantes. Il faut réussir à se mettre en avant, surtout au début, tout en restant humbles. Ce n’est pas toujours facile. Le côté relationnel est très important dans le travail.

Il faut aussi parfois accepter des postes même éloignés de ses préférences professionnelles si le projet ou le studio qui le propose est intéressant. Un poste quel qu’il soit peut être l’occasion de découvrir des nouvelles boites, de connaître de nouvelles personnes qui par la suite vous proposeront d’autres opportunités. Personnellement j’ai souvent privilégié la structure et l’équipe avec qui j’allais travailler au contenu du projet lui-même.

Je voudrais aussi souligner une caractéristique du secteur : j’y rencontre de nombreuses personnes atteintes du syndrome de l’imposteur. Elles sont persuadées que quoiqu’elles fassent, ce n’est jamais assez bien! Que quelqu’un d’autre aurait fait mieux.

Il faut leur dire que les métiers de l’animation sont des métiers dans lesquels on fait énormément d’erreurs. C’est tout à fait normal ! Ces erreurs font partie du processus de fabrication. Les jeunes peuvent et doivent se tromper. Mais ils doivent aussi s’en rendre compte. Vouloir toujours faire mieux peut être nocif.

Le milieu de l’animation est un milieu plutôt bienveillant. Les jeunes diplômés doivent apprendre à avoir un regard indulgent sur eux-mêmes. C’est très important.

Il faut aussi savoir se garder du temps pour ses projets personnels, pour faire des recherches, se mettre à jour sur les nouvelles techno… Pour ceux qui ont la chance d’être dans des grandes villes, il y a plein d’évènements où apprendre.

C’est un milieu où il faut beaucoup se rencontrer et discuter… Pour se tenir informé des projets en développement et éventuellement manifester son intérêt. C’est comme dans beaucoup de métiers : un mélange de « social » et de compétences.

5/Quels sont vos projets ?

Prendre des vacances ! Quand on a des postes à responsabilités, c’est assez dur de se dégager du temps. Il y a tout le temps des projets intéressants qu’il est difficile de refuser ! Mais il faut savoir s’arrêter. J’ai profité de la fin de J’ai Perdu Mon Corps pour m’imposer des vacances. Et des vraies longues vacances ! Sinon on court le risque de s’épuiser. Et de perdre le goût de ses projets personnels.

J’ai rencontré beaucoup de personnes dans ce secteur qui avaient fait des burn out. Moi-même je ne suis pas passé loin. On s’investit tellement qu’on peut y laisser sa santé.

Je viens de terminer un nouveau projet à Autour de Minuit : Non-Non Retrecit, un épisode spécial de 26 minutes issue de l’univers de la série pour enfant Non-Non, et je me suis donné jusqu’à mi-janvier pour récupérer. Je compte mettre ce temps à profit pour développer mes outils que je pourrai ensuite utiliser dans de futur projets personnel comme professionnel. Je travaille plus précisément sur le compositing. Il y a très peu d’outils open source pour en faire. Le module de compositing de Blender est assez limité. J’aimerais développer mon outil pour avoir une alternative open source (pour les opérations simples) et ainsi moins dépendre de logiciels propriétaires.

Ensuite je retournerai à Autour de Minuit qui va entamer une partie de la fabrication du long métrage d’Alberto Vasquez, le réalisateur du très bon film d’animation pour adultes Psiconautas. Son film est pour moi qualitativement comparable à celui de Jérémy. Avec une très belle histoire, une très belle esthétique… et des problématiques qu’on n’a pas l’habitude de rencontrer. Il y aura aussi des mélanges 2D/3D sous Blender.

En réalité je ne me projette jamais à très long terme ! J’ai tout de même aussi en tête l’idée de monter un jour ma propre structure. Avec des profils complémentaires au mien. Quoiqu’il en soit je n’ai pas de véritable plan de carrière ! Je préfère saisir les opportunités au moment où elles se présentent.

Contact : Christophe Seux

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