MARIE-PIERRE JOURNET : UNE VIE (PROFESSIONNELLE) CONSACRÉE A L’ANIMATION

Présente sur tous les fronts de l’Animation depuis bientôt 45 ans, Marie-Pierre Journet œuvre inlassablement pour que ce secteur – qu’elle a vu grandir et réciproquement – continue de se développer et d’acquérir ses lettres de noblesse au sein du 7ème Art. Impliquée dans plusieurs associations et festivals, elle revient pour e-RECA sur son parcours et sa vision des évolutions du secteur.

Pouvez-vous nous résumer votre parcours dans l’animation ?

J’ai grandi avec l’animation – ce qui représente 45 ans de vie professionnelle continue et toujours bien remplie ! Quand j’étais étudiante, les écoles d’animation n’existaient pas. Je ne savais d’ailleurs même pas que l’on pouvait faire de l’animation son métier. Je suis allée dans une école de dessin publicitaire, l’école Brassart, à Tours, avec entre autres professeurs Bernard Deyriès, qui deviendra par la suite réalisateur de séries cultes. C’est lui qui à la sortie de mes études m’a embauchée à la DIC, société dans laquelle nous avons fait son premier dessin animé publicitaire. C’était pour un magasin de prothèses auditives basé à Orléans ! Plusieurs années après, nous sommes retournés, Bernard et moi, à donner des cours d’animation dans cette école.

C’est à la DIC que j’ai ensuite travaillé sur des sagas : Ulysse 31 ou Les Mystérieuses Cités d’Or. A l’époque, nous avions constitué à Tours un studio d’animation dans lequel plus d’une centaine de personnes travaillaient. Le travail n’était pas organisé comme aujourd’hui ! On pouvait être assistant réal’ et en même temps faire les plannings, les budgets, l’organisation… Moi je faisais un peu de tout cela avec une spécificité pour les couleurs. Les métiers tels qu’on les définit aujourd’hui dans la convention collective n’existaient pas. Il faut se rappeler que dans les années 75 / 80, il n’y avait que très peu de programmes jeunesse. Il n’y avait pas comme aujourd’hui des dessins animés matin, midi, à 16H et le soir ! On ne fabriquait que des programmes courts et en petit volume.

Quand j’ai commencé, dans les années 75, nous étions à peine 500 en France dans le secteur de l’animation. Aujourd’hui nous sommes 7500 ! Quand je dis que j’ai grandi avec ce secteur, je dois dire aussi que le secteur a grandi avec moi.

Puis la DIC a fermé ses portes en province et j’ai suivi le mouvement de l’installation parisienne. J’ai alors travaillé pour TF1 sur la série Les Tifins et bien d’autres structures comme Belokapi – Pixibox – aaa production, sur des films institutionnels, des unitaires et séries toujours avec des casquettes de trace / gouache / coloriste / assistante de réalisation puis d’organisation et responsable d’équipes sur ces étapes de travail.

Le métier de la production a vraiment commencé pour moi avec Michel Gauthier, un autre réalisateur dont j’ai été l’assistante pendant quelques années et qui m’a mis le pieds à l’étrier de la direction de production au sein de Dupuis Audiovisuel. C’est à ce moment-là que j’ai fait le choix professionnel de me consacrer définitivement à la production, avec notamment la série Spirou et Fantasio. Ce choix s’est prolongé en travaillant pour Les Humanoïdes associés, France Animation puis Moonscoop.

A l’heure actuelle, je me suis dirigée vers la post-production notamment avec TeamTO, ainsi que des missions de conseil auprès d’autres studios français.

Quelles sont selon vous les évolutions les plus marquantes qu’ait connu ce secteur ? 

En 25 ans, l’animation est passée d’un modèle artisanal à un modèle industriel. Du papier, crayon, gomme, cellulo et gants blancs à la souris et l’écran ! Voire même 2 écrans selon la fonction. L’image comme le son,  du mono au Athmos, ont connu un grand bond qualitatif. Ce jeune secteur d’activité a connu en très peu de temps une immense évolution technique et technologique, et ce également au niveau des modes de diffusion, du nombre de chaînes de télévision nationale et internationale. La « consommation » de la télévision a aussi énormément évolué.

Comme je le soulignais précédemment, il y a maintenant des métiers bien identifiés, et en conséquence des sociétés qui se sont dédiées à ce secteur. Depuis peu nous voyons des sociétés du live s’intéresser à notre technique et se mettre à produire / coproduire de l’animation.

L’ouverture à l’international est également marquante. En distribution comme en production.

Le développement du secteur a entrainé sa reconnaissance par les institutions.  Non seulement par le nombre de talents qui y travaillent mais aussi par l’activité commerciale générée.

L’animation représente aujourd’hui un certain poids dans le monde du cinéma. Il faut rappeler que la France, qui produit de plus en plus de longs métrages, occupe le 3ème rang mondial en termes de production d’animation et le 1er rang européen !

Certains pionniers n’ont pas cru en ces évolutions et ont quitté l’animation. Au niveau artistique, l’apparition des nouveaux outils a pourtant permis de développer la création. A l’époque de la pellicule, quand on s’était trompé dans les bains de développement, il fallait recommencer le tournage sous caméra image par image, et pas d’insert possible. Maintenant il faut relancer les calculs. Les risques sont moindres. C’est très libérateur.

Ce que je constate également, c’est que l’on est aujourd’hui plus exigeant sur les qualités artistiques d’une œuvre. Plus pointilleux. Cela va de pair avec les évolutions techniques : une belle image, un son impeccable…

Les diffuseurs aussi sont devenus très exigeants.  Ils sont également beaucoup plus impliqués qu’avant.  Ils lisent et commentent les scénarios, donnent leur avis sur les designs. Ils interviennent à différentes étapes. A l’époque, on leur pitchait un projet… Et on revenait plusieurs mois plus tard en leur posant la cassette beta SP du programme fini sur le bureau !

 

Et quel sera selon vous le prochain bouleversement que va connaitre le secteur ? 

Les modes de consommation changent et vont selon moi continuer de changer. On peut aujourd’hui regarder n’importe quelle émission 24 h sur 24, et 7 jours sur 7…. C’était inconcevable il y a encore à peine 10 ans. De nouveaux diffuseurs apparaissent avec les nouvelles plateformes… qui vont continuer de se développer car il n’y a aucune raison que cela s’arrête !

Cette multiplication des moyens de diffusion influe sur l’offre de programmes. On peut voir par exemple des séries qui émergent uniquement pour le web, avec un niveau artistique parfois contestable mais avec en revanche des vrais sujets. Cela non plus n’était pas concevable il y a 10 ans !  Les contenus vont s’adapter à tous ces nouveaux écrans.

Est-ce une période qui un jour va se stabiliser, je ne sais pas et jusqu’où irons-nous ? La question qui me reste en tête est :  « Avons-nous vraiment besoin de tout ça ? » …

Parallèlement, la France produit de très beaux longs métrages. Avec du contenu et de la qualité artistique. Malheureusement, le public français n’est pas encore suffisamment au rendez-vous de ces films. Je souhaite que ce public s’ouvre aux œuvres françaises.

 

Vous êtes très impliquée dans l’association les Femmes s’Animent. Pensez-vous que la place des femmes soit plus difficile à défendre dans ce secteur qu’ailleurs ?

En effet je suis une des co-fondatrices de  l’Association créée en 2015. S’il est certain que le métier se féminise, il n’empêche qu’encore maintenant, lorsque je cherche à constituer des équipes, il y a peu de filles qui se présentent. Et pourtant dans les écoles, les filles sont de plus en plus nombreuses. Alors que deviennent-elles après leurs études ? Je m‘interroge beaucoup sur ce sujet…

D’une manière générale les femmes se mettent moins en valeur. Elles doutent plus de leurs capacités. Ce n’est d’ailleurs pas propre au secteur de l’animation. Dans tous les domaines les femmes se posent plus de questions sur leur légitimité que les hommes. On ne nous apprend pas à avoir confiance en nous. C’est un peu ce que nous essayons de leur apprendre au sein de Les Femmes s’Animent, avec par exemple notre proposition de mentorat grâce auquel les candidates peuvent se créer un réseau avec d’autres femmes.

En mars dernier, aux Journées du RECA qui se tenaient à l’école Georges Méliès à Orly, j’ai rencontré un groupe de 6 jeunes femmes qui ont réalisé ensemble un court métrage sur les questions de violence des humains contre le monde, des hommes contre les femmes… Je leur ai proposé un « mini mentorat » autour de ce film. Nous allons le mettre en ligne sur le site de l’association avec leur note d’intention.

Je leur ai par ailleurs proposé de participer à notre jury « coup de cœur » lors du prochain festival  national du film d’animation organisé par l’AFCA à Rennes. Sur une base de film sélectionnés, nous allons les visionner ensemble et je vais les initier à la critique de films.

Pour en revenir à la place des femmes dans l’animation, nous sommes dans un secteur d’activité dans lequel on ne se pose pas vraiment la question du sexe de l’artiste. Quand on a besoin d’un story-boarder ou d’une personne qui fait du modelling ou du compositing : on ne se dit pas que l’on a besoin d’un homme ou d’une femme. On juge par rapport au CV. Et aux compétences !

Pour rappel, l’association a publié dès 2018 et met à disposition des affiches et des fascicules contre le harcèlement (ndlr : disponibles à la demande auprès de l’association).

 

Vous êtes également très présente dans les festivals. Pourquoi ? 

J’ai toujours considéré que c’était ma « formation professionnelle ». Même si elle n’a jamais été prise en charge par l’AFDAS ou qui que ce soit ! Les festivals professionnels d’Annecy ou de Rennes par exemple sont des festivals où l’on peut voir ce que l’on n’aura jamais l’occasion de voir ailleurs. Une mixité de pays. De sujets. Des choses très différentes et variées techniquement et artistiquement. Les festivals sont aussi l’occasion de rencontrer les artistes. L’accompagnement « pédagogique » auprès du public est important. Sinon il suffit d’aller au cinéma ! Le festival doit apporter autre chose. Expliquer par exemple comment se fabrique un film d’animation. Faire parler des auteurs / artistes / techniciens. Faire venir des intervenants qui ont travaillé sur des productions projetés et qui peuvent expliquer leur métier. Des échanges retour d’expérience sont très enrichissants.

Aujourd’hui il y a une multitude de festivals partout en France. Cela permet de faire connaitre au public les différents programmes (CM – LM – Séries – Clip) et la technique de l’animation même dans les endroits les plus reculés. C’est ce que je fais avec le festival Voix d’Etoile à Port Leucate dans lequel je suis très investie depuis quelques années, festival dédié à la post production sonore. Les festivals doivent servir à montrer l’envers du décor et pourquoi pas, à susciter des vocations !

Que pensez-vous de la formation à l’animation en France ? Quels conseils donneriez-vous aux jeunes diplômés ? 

Les 2 premières grandes séries issues du Plan Image ont été réalisées en France à la même période (France Animation avec Les Mondes Engloutis saison 1 26×26’ réalisé par Michel Gauthier et Belokapi avec Robostory 52×13’, réalisé par Michel Pillyser) et ont souffert du manque d’artistes et de techniciens. Pour la saison 2 de Les mondes engloutis,  le réalisateur a eu recours à une sous-traitance étrangère. Les sociétés de production auraient aimé travailler en France mais par manque de professionnels, elles ont été obligées de travailler en prestation avec les pays de l’Est (Pologne, Roumanie, Hongrie), puis, toujours en prestation et/ou coproduction, avec la Chine, les 2 Corée et l’Inde qui disposaient de main d’œuvre en nombre et qui plus est beaucoup moins chère qu’en France. Par chance, on est ensuite revenu en France, surtout grâce à une volonté politique affirmée.

Les écoles se sont donc développées à la demande du secteur qui connaissait une croissance importante. Elles se sont aujourd’hui beaucoup multipliées. La formation y est globalement de bonne qualité. Au moins dans les écoles renommées dont les élèves ont de très bonnes bases, avec une formation très généraliste. En revanche, par rapport au milieu professionnel, ils sont parfois bien loin de la réalité du métier et ne parviennent pas toujours à s’adapter rapidement aux méthodes industrielles.

Personnellement, j’encouragerais les étudiants à être plus curieux. Les sociétés françaises ont des organisations et structures différentes. Qui dépendent beaucoup de la direction, des projets mais aussi de l’activité : prestation, production, voire les 2 !…  Chacune a sa façon de travailler et plus l’on multiplie les expériences, plus on apprend à devenir opérationnel rapidement. C’est aussi à travers la multiplicité des expériences que l’on développe son relationnel, que l’on se crée un carnet d’adresse, des réseaux… A chaque nouveau projet, on change d’équipe, de collègues, de patron… A chaque fois il faut se réadapter. Et remettre son talent sur la table au service de la production en cours.  Même au sein d’un même société, les choses changent. Si l’on revient 3 ou 4 ans après une 1ère expérience : la société aura évolué…

Il faut aussi être ouvert aux changements ! Ouvert au secteur et à ses évolutions. Rester à l’écoute de tout ce qui se passe. Aller à des rencontres. Aller à des festivals.

Cela devrait être naturel si l’on aime ce métier ! Nous ne sommes pas dans un milieu où l’on fait ses 35 heures et ensuite on pose son crayon et on fait autre chose ! On est tout le temps dedans ! Tout le temps dans l’échange et le partage. Et l’on apprend tous les jours, même en allant à des expositions, des visionnages, au cinéma par exemple. C’est ce qui en fait la richesse.

 

Contact : Marie-Pierre Journet – E-mail : mpjournet<at>free.fr