CHARLENE GUENEAU : PARCOURS ANIMÉ DE LYON A MONTREAL

Diplômée de l’Ecole Emile Cohl de Lyon en 2005, Charlène Guéneau a hésité un temps entre la stabilité professionnelle qu’aurait pu lui apporter une carrière d’enseignante et les risques de l’intermittence… C’est finalement cette deuxième voie qu’elle choisira. Et pour ajouter du piment à l’aventure, après quelques expériences en France (IP4U puis Red Frog, Tchack), en Belgique (DreamWall) et un poste en free lance pour Rovio, elle décide de tenter sa chance au Canada !

Charlène a participé en décembre dernier à la table ronde « Travailler à l’étranger » organisée dans le cadre des Journées du RECA (à retrouver en ligne sur la RECA TV). Elle a accepté de préciser certaines étapes de son parcours et de donner ses conseils aux candidats à l’expatriation.

 

 

1/Pourquoi avoir choisi le Canada ?

Après 7 ans passés à Lille, j’ai eu envie d’aller voir un peu ailleurs. Et notamment, tenter  d’aller  vivre à  l’étranger ! J’ai commencé à  regarder du côté du Canada qui me semblait un choix plutôt rassurant du fait de la langue et parce que j’avais déjà quelques contacts là-bas. Et surtout, il existe différents visas qui permettent de travailler au Canada sans trop de difficultés. J’ai eu la chance d’obtenir l’un de ces visas, le « Permis Vacances Travail » (PVT), qui est ouvert aux Français de moins de 35 ans et qui est valide 2 ans une fois activé.  A la base, je souhaitais partir en ayant déjà trouvé un travail au Québec, histoire de ne pas non plus tout quitter sans sécurité. J’ai donc commencé à chercher, de France, des postes dans l’animation. Les mails que j’ai envoyés sont restés sans réponse. Mais en discutant avec des amis qui étaient déjà à Montréal, je me suis laissée convaincre que ce serait plus simple de trouver du travail une fois sur place. J’ai donc pris l’avion pour Montréal fin novembre 2015.

 

En décembre j’ai vu une annonce de TouTenKartoon Montréal pour travailler sur la saison 3 de Wakfu. J’ai passé un test… que j’ai réussi ! Et j’ai commencé à travailler début février 2016.

Depuis je suis toujours à Montréal. Après différentes productions chez TouTenKartoon, j’ai fait un peu de design chez Blue Spirit, puis en 2018 j’ai intégré Caribara en supervision d’animation où je suis toujours actuellement.

2/Quelles sont les meilleures pistes pour trouver un travail à l’étranger ?

Au Canada, il arrive assez fréquemment que les gens frappent directement à la porte des studios  pour déposer leur CV. Si nos plannings le permettent, on essaie de recevoir la personne en entretien.

Les candidatures spontanées par mail fonctionnent aussi. Certains postes à pourvoir restent parfois en interne, l’annonce n’est pas toujours publiée immédiatement. L’entreprise va alors souvent d’abord regarder dans son réseau s’il y a un profil correspondant.

Internet est bien évidemment devenu incontournable. La page facebook « Je bosse dans l’animation » est très active, et on peut parfois y voir des postes pour l’étranger. Il y a aussi une personne qui regroupe sur un googledoc toutes les offres d’emploi du monde entier, et puis il y a d’autres sites comme par exemple Women in Animation qui recensent des postes et encore d’autres groupes Facebook.  Sans oublier les sites web des différents studios qui ont pratiquement tous une page recrutement/jobs. Bref, il faut fouiller !

Les petites structures ne disposent pas forcément d’un département RH et ne répondent pas systématiquement aux candidatures spontanées. Malgré tout, elles regardent les profils et les enregistrent dans une base de données qu’elles vont consulter ensuite au gré des besoins.

Il ne faut donc pas croire qu’un mail envoyé qui est resté sans réponse ne sert à rien !

Il ne faut pas non plus hésiter à renouveler sa candidature. Ne serait-ce que pour actualiser son profil. Et relancer…

Les postes peuvent évoluer très vite dans l’animation. Il se peut qu’au moment où l’on reçoit une candidature spontanée il n’y ait aucun poste à pourvoir et 3 mois plus tard, on cherche quelqu’un ! Et là on va regarder dans les mails qu’on a reçus s’il n’y a pas des compétences intéressantes.

Sinon bien sûr : le réseau ! C’est un élément clé !

En France, on a moins l’habitude des actions de pur « réseautage » qu’au Canada. Ici, il y a des soirées organisées avec pour seul objectif de rencontrer du monde et parler business !

C’est une manière de se vendre en tant que professionnels à laquelle on n’est pas forcément préparé en France. C’est assez nord-américain je pense.

3/Vaut-il mieux commencer par s’expatrier ou acquérir d’abord des expériences « nationales » ?

A mon avis, il n’y a pas « une » stratégie. Cela tient vraiment au caractère de la personne.  Et aux opportunités qui peuvent se présenter ! Voyager est réellement un très bel enrichissement personnel. C’est tout à fait possible de partir travailler à l’étranger sans 1èreexpérience en France. On s’en crée une sur place ! Et on s’ouvre à une nouvelle culture.

D’un point de vue général, les étudiants formés à l’animation en France sortent des écoles avec un bon niveau. Il y a un bon savoir-faire et c’est un atout pour venir ensuite s’insérer dans le monde du travail.  Si on souhaite travailler à l’étranger, on pourrait presque dire que la seule question qui importe et qui fait la différence c’est : est-ce qu’on a le visa de travail qui le permet ?

 

4/Quelles sont les chances d’un talent français à l’étranger comparé à un natif du pays ?

Pendant la table ronde, Thomas Romain avait évoqué l’exemple du Japon où cela semblait effectivement compliqué ! Au Québec, c’est plus facile. Il y a beaucoup de travail en animation et en VFX. En plus des productions canadiennes, de nombreux autres pays délocalisent une partie de leur production au Canada. Ainsi on ne manque pas de projets d’animation.

Et comme je l’évoquais plus haut, les diplômés français d’animation ont une bonne formation. C’est une formation qui est plus longue que celle que les québécois reçoivent, ce qui fait qu’un diplômé français entre sur le marché du travail avec un savoir-faire un peu plus solide. Les cursus en animation au Québec sont beaucoup plus courts qu’en France et au sein d’une même promotion, les étudiants québécois ont un niveau moins homogène.

Je pense donc qu’un talent français à toutes ses chances. Les studios embauchent une personne par rapport à ces compétences (via un test à faire par exemple), quelle que soit sa nationalité, du moment qu’elle a le droit de travailler au Canada.

Faire travailler des talents de différents pays permet aussi de faire entrer dans une équipe des gens qui ont une autre approche, de diversifier les points de vue et les forces. C’est très dynamisant pour une entreprise !

5/Quelles ont été pour vous les principales difficultés ? Quels sont les pièges à éviter ?

Les principales difficultés sont inhérentes à un changement de pays. Un changement de culture. On peut se dire par exemple qu’au Québec les gens parlent français. Mais en réalité ils parlent québécois ! Et ce n’est pas le même langage ! La manière de penser est aussi différente. Il faut en avoir conscience et ne pas chercher à coller à un schéma que l’on connaît mais rester ouvert d’esprit. Et ne surtout pas arriver en terrain conquis comme des « maudits français ».

Une autre « difficulté » au Canada, quand on vient de France, c’est d’abandonner son régime d’intermittent du spectacle. Et accepter de n’avoir que 2 semaines de congés payés par an et une journée de travail de 8 heures. Même si il y a le chômage qui peut prendre le relais quand on finit un contrat, le sentiment est tout de même différent. Mais l’aspect positif c’est que ça incite à apprendre à mieux gérer son temps de travail sur le long terme. Ca demande à être plutôt dans un état d’esprits de marathon versus un état d’esprit de sprints en intermittence ! Ce qui n’est peut-être pas plus mal !  Au Québec, il y a aussi encore quelques studios qui payent à la frame validée plutôt qu’à l’heure. Personnellement, je suis contre cette forme de paiement. Ca peut se comprendre pour des free-lances mais ça ne fait pas sens pour des employés.

Le rapport au travail est également différent. Cela donne parfois le sentiment que les gens « font leurs 8 heures » puis rentrent à la maison. Il y a un côté un peu plus « industriel ».

Il y a aussi toutes ces différences qui relèvent de la vie quotidienne. Par exemple internet. Internet est très développé en France et peu onéreux. Ici c’est plus cher et ce n’est pas forcément aussi rapide ! Les forfaits téléphoniques sont aussi beaucoup plus chers même si ça commence à changer un peu.

Ce ne sont pas des « vraies » difficultés mais ce sont des choses auxquelles on ne s’attend pas forcément. On a peut-être parfois trop tendance à prendre pour acquis certaines choses.

Récemment, les prix de l’immobilier ont beaucoup augmenté au Québec. Il faut en tenir compte.

Difficulté un peu anecdotique mais qui peut aussi poser quelques problèmes d’adaptation au départ : le clavier « QWERTY » ! (Mais le clavier « QWERTY » canadien est quand même l’un des meilleurs claviers, alors on ne perd pas trop au change !).

En résumé : rien d’insurmontable ! Il faut surtout garder en tête que c’est à nous de nous adapter au pays et pas l’inverse ! Mais pas aveuglement ! L’idée est plutôt de comprendre où réside la différence. Et comment l’intégrer sans non plus se « perdre ».

6/Quand se « relocaliser » ? 

Pendant les premiers mois qui ont suivi mon arrivée au Québec, j’étais en mode plutôt « free style ». Je me disais qu’au pire, si ça ne marchait pas, je pourrais toujours retourner en France !

Puis avec le temps et la fin du visa de 2 ans qui approche, il faut faire un choix : soit être là à 100% et engager les démarches pour rester plus longtemps, soit décider qu’à la fin du visa, on s’en ira.

Personnellement, j’ai l’impression de n’avoir encore rien vu du Québec et du Canada. Même maintenant après 5 ans. C’est tellement grand. Je sais que si je partais maintenant je me sentirais un peu frustrée. J’aurais l’impression d’être passée à côté de ce que la culture canadienne et québécoise peut m’offrir. J’ai donc décidé de rester et à présent je fais les démarches pour obtenir la citoyenneté canadienne. Le Canada est un pays qui me plaît vraiment. Et il y a de réelles opportunités professionnelles.

Mais est-ce que je vais y rester jusqu’à la fin de ma vie ? Je ne sais pas !

Je ne crois pas de toute façon que l’on soit enfermé dans un choix. On peut toujours changer d’avis. Peut-être que je resterai ici 10 ans et que je retournerai en France. Ou que j’irai ailleurs. L’important c’est de savoir pourquoi on fait ce choix-là.  D’ailleurs, c’est peut-être plus intéressant de voir ses choix comme des expériences : « je fais l’expérience de.. . » plutôt que « je fais le choix de… ». Ca sonne différemment.

Dans notre secteur, comme ce sont les compétences qui comptent, quel que soit l’endroit où on les a acquises, on peut se relocaliser ailleurs. Tant qu’on est le bon profil pour l’entreprise. Ici de toute façon, la majeure partie des productions sur lesquelles je travaille se font en partenariat avec l’Europe. Des ponts existent. Il y a une espèce de réseau à l’échelle mondiale qui se crée. Si je retourne en France, je sais que je peux aller voir des gens que je connais via les postes que j’ai eus au Canada. Tant que l’on travaille à progresser dans ses compétences, qu’on entretient le feu sacré, la motivation pour son métier, on aura toujours quelque chose à apporter. Si on ne perd pas de vue cette maturation de nos compétences, on peut trouver du travail presque où et quand on veut !

 

7/Compte tenu de la situation sanitaire mondiale, y a-t-il des possibilités d’emplois à distance pour des structures étrangères ? Faut-il forcément vivre à l’étranger pour travailler à l’étranger ?

Le problème que peut poser l’embauche d’un travailleur qui ne résiderait pas au Québec, c’est que certaines aides financières pour la production ne pourraient pas être obtenues. Le crédit d’impôt pour la production exige un certain pourcentage d’embauche de personnel québécois. Cela peut-être un frein. C’est d’ailleurs assez frustrant pour nous de voir passer des super profils qu’on ne peut pas embaucher parce qu’ils ne sont pas au Québec. Mais dès l’instant où la personne a un visa et qu’elle peut venir au Québec : ça change la donne !

Il y a bien évidemment des exceptions.

Nous avons déjà embauché en free lance des gens qui restaient dans leur pays. C’est donc possible… mais ça ajoute un petit niveau de difficultés. Il arrive aussi que les studios payent des visas aux artistes qu’ils souhaitent embaucher. Le processus est un peu plus long et c’est plus couteux pour l’entreprise. Les gros studios sont plus à même de pouvoir faire ça.

Je parle là pour la partie « animation ». Peut-être que pour le secteur concept art par exemple il y a plus de souplesse. Il y a aussi peut-être des structures qui dépendent moins des mécanismes de crédit d’impôt et qui peuvent embaucher en free lance partout dans le monde.

Travailler de son pays natal pour un pays étranger, ce n’est bien sûr pas la même expérience que d’être dans le pays pour travailler. Mais cela peut permettre de mettre un pied dans une culture différente et d’ouvrir un réseau. C’est une bonne porte d’entrée !

 

8/Quels sont les conseils essentiels à donner à un jeune diplômé qui souhaiterait travailler hors de France ?

Côté pratique : récupérer le maximum d’informations sur le pays où l’on souhaite aller. Quand j’ai su que j’avais obtenu mon PVT pour le Canada, j’ai profité du festival d’Annecy pour collecter plein d’informations sur le stand du Québec. Ne pas hésiter à écumer internet ! Pour le Canada notamment il y a le forum « PVTiste » qui est très fourni en détails et en conseils pratiques. Il est d’une grande aide dans les démarches. Si partir soulève des inquiétudes, je pense qu’il faut se demander où se situent ces inquiétudes et comment faire pour y faire face. Si par exemple ce sont des inquiétudes financières, il faut prévoir de mettre un peu d’argent de côté, quitte à partir un peu plus tard. Et puis ne jamais hésiter à aller à un entretien. On ne sait jamais ce qui peut en découler.

Point de vue état d’esprit, il ne faut pas chercher à partir pour reproduire un schéma mais au contraire : innover ! Tant qu’à faire un grand pas dans l’inconnu, autant continuer de sortir de sa zone de confort et tester des choses qu’on n’aurait peut-être pas testées dans son pays. Si vous partez, il faut tout tenter ! Et garder ce qu’on appelle  « l’esprit du débutant ». Ce regard curieux et humble sur les choses. Se dire que, quel que soit son niveau, il y aura toujours plus expérimenté que soi ! Cela entretient aussi la motivation et la passion ! C’est beaucoup plus constructif comme état d’esprit que de se dire qu’on connaît déjà tout et que personne ne peut rien nous apprendre.

Au final, il faut aussi se rappeler qu’on ne change pas non plus de planète ! Montréal par exemple n’est qu’à 7 heures de Paris en avion. Assurez-vous d’avoir un plan B au cas où et faites vous confiance ! Vous avez bien plus de ressources que vous ne le pensez !

Contact : Charlène Guéneau – www.linkedin.com/in/charlène-gueneau-6a095653/