JOSEP : UNE REUSSITE EXCEPTIONNELLE MALGRE LA CRISE

Josep, le 1er film du dessinateur Aurel, a été distribué par Dulac Distribution. C’est l’une des premières expériences d’animation pour la société créée en 2003 qui distribue entre 10 et 12 longs métrages chaque année. Dulac Distribution est également liée à Dulac Cinémas, réseau de 5 salles à Paris et à Dulac Productions, dont elle distribue les films.

Michel Zana, co-fondateur et directeur de la distribution, est intervenu lors de la dernière soirée RECA consacrée à l’animation pour adultes. Il développe pour e-RECA l’expérience réussie de Josep.

1/ Qu’est-ce qui vous a convaincu de distribuer Josep, un 1er film et qui plus est un film d’animation ?

Nous avons toujours été attirés par le cinéma d’animation. Mais les films d’animation ne sont pas si nombreux. J’ai regretté de n’avoir pas distribué Valse avec Bachir il y a quelques années. Alors quand son producteur, Serge Lalou, qui a produit Josep, m’a proposé de le distribuer, je n’ai pas hésité !

Nous avions eu une expérience, il y a quelques années, avec la version restaurée du film Le Roi et L’Oiseau qui avait réuni environ 200 000 entrées. Mais dans le cas de Josep, c’était différent : nous avons été impliqués dès l’écriture du scénario. Cela nous a permis de suivre les différentes étapes de production avec les équipes de Serge Lalou.

Aurel était connu comme dessinateur de presse. Il collaborait avec le Monde, le Canard Enchainé et avait publié plusieurs ouvrages. Mais il s’agissait de son 1er film …

Dès la lecture du script et du dossier artistique, nous avons été très intéressés par la découverte de Josep Bartoli, sa vie et son œuvre que nous ne connaissions pas avant. L’histoire de Josep et la Retirada était un sujet qui n’avait pas encore été traité au cinéma. En Janvier 2019, nous avions distribué un documentaire, Le Silence des Autres, sélectionné et primé dans de nombreux festivals, qui raconte l’histoire des citoyens espagnols rescapés du franquisme, qui saisissent la justice depuis l’Argentine pour rompre avec le Pacte de l’Oubli et faire condamner les exactions commises sous la dictature franquiste. Le Silence des Autres a connu un grand succès public et critique. Et nous avons à ce moment-là commencé à réfléchir à la distribution de Josep...

C’est toujours un plaisir d’accompagner les films. Mais pour un film d’animation, c’est encore plus singulier. La fabrication est très différente d’un film traditionnel. Nous avons pu voir les personnages d’Aurel se créer petit à petit, ses croquis successifs évoluer… On a vraiment assisté à la création du film jusqu’à découvrir les animatiques puis des versions proches de la version finale.

Très vite nous avons perçu l’intérêt que pourrait susciter Josep. Il y avait beaucoup d’arguments ! L’aspect historique bien sûr, mais également sa résonance contemporaine. Et aussi découvrir le regard d’un dessinateur sur un autre dessinateur.

C’était une occasion unique pour nous d’accompagner ce film et de mettre en place une stratégie pour toucher le plus large public.

Finalement, le fait qu’il s’agisse d’un film d’animation n’a pas été une question. Cela faisait partie de l’originalité du projet et de la force du film.

2/Quelles sont les particularités stratégiques d’une campagne de distribution pour ce type de film ?

Je sentais que le film intéresserait les adultes et le public art et essai. Mais je pensais que c’était aussi un film qui pouvait parler, au travers de l’animation, à un public plus large et plus jeune. Et de fait nous avons eu de nombreuses projections avec des adolescents de 14-15 ans. Si le film n’avait pas été un film d’animation, il n’aurait sans doute pas traversé autant de générations.

Suivre la production d’un film depuis son script ce n’est pas comme le découvrir terminé, avec seulement quelques mois devant soi pour le préparer, le « travailler ».

Nous avons visionné la version quasi finale de Josep début 2020. Juste avant le premier confinement. Mais nous suivions le film depuis quasiment 3 ans, en coordination avec Aurel et l’équipe de production dans une synergie exceptionnelle !

Le film a été sélectionné au Festival de Cannes 2020 et nous avions, dès le début de l’année, fixé la sortie au 30 septembre. Nous avons donc profité de la période de confinement (mars à juin) pour bien préparer la stratégie de sortie et également pour travailler sur le matériel de promotion et les différents événements et séances spéciales.

La distribution d’un film d’animation répond au même processus que les autres sorties. Mais là, avec le travail d’Aurel, l’aspect historique, Josep Bartoli et ses dessins originaux, la force du sujet, la musique, nous pouvions proposer du matériel inédit. Nous avons créé des brochures presse pour les journalistes et le public ainsi que des dossiers pédagogiques (une version longue et une plus courte) pour les amateurs d’histoire, les enseignants (histoire et espagnol) mais également pour le jeune public et les séances scolaires. Nous avons beaucoup communiqué avec les professeurs d’histoire et d’espagnol que nous avons invités en organisant de nombreuses projections privées dans toute la France. La bande-annonce a été largement diffusée… Et nous avons évidemment été très présents sur les réseaux sociaux. Cela nous a permis de susciter un réel intérêt pour le film avant sa sortie.   Nous avons également organisé de nombreuses avant-premières en présence d’Aurel mais aussi de Jean-Louis Milesi, le co-auteur, et de Serge Lalou. Nous avons aussi fait des projections avec les comédiens des voix ainsi que Silvia Pérez Cruz pour la musique. Certains soirs, nous avions des projections-débats dans 2 villes différentes ! Le soutien et le coup de cœur de l’AFCAE (Association Française des Cinémas d’Art et Essai) nous a beaucoup aidé afin de mettre en place les nombreuses séances spéciales qui se sont déroulées de Juillet à fin Octobre.

Nous avons aussi réuni de nombreux partenaires médias : Le Monde, Telerama, Histoire, Première, La Croix, La Revue dessinée, Politis, France 3, Vocable espagnol (supplément 4 pages autour du film), Que Tal Paris, Sens Critique.

Enfin, nous avons organisé une grande exposition autour du film avec des planches de dessins d’Aurel, que l’on a déclinée en 2 versions : l’une avec 13 planches de très grand format (A1) et l’autre avec 8 planches de format plus réduit (A3). Les cinémas, en fonction de leur espace, pouvaient choisir la version adéquate. Les planches montraient le travail d’Aurel pour arriver à la création du personnage de Josep, ainsi que les personnages secondaires. Ou encore ses recherches graphiques, des images de référence, des décors, les œuvres de Josep Bartoli. Je trouvais ça très intéressant de montrer aux futurs spectateurs qui était Josep Bartoli et la singularité de son travail artistique. Cette exposition a voyagé dans près de 200 lieux : salles de cinéma, salles culturelles, galeries…

Notre 1er public était le public « cinéphile » dans sa composante la plus large. Évidemment les adultes et seniors – parce que l’intérêt historique les touchait. Nous l’avions constaté avec Le Silence des Autres. L’idée que le film soit une animation qui pouvait possiblement nous éloigner de ce public plus âgé ne nous a pas effleuré.

Au contraire, je me posais plutôt la question de savoir comment atteindre le public plus jeune (14-15 ans et plus).

Il y avait vraiment beaucoup de points d’entrée dans ce film : historique, artistique, musicale… qui ont fait que nous avons eu beaucoup de sujets dans les médias.

Nous avons donc ciblé un public large autour de cette sortie pour mobiliser massivement, ce qui s’est traduit concrètement par une belle récompense : la première place de l’Observatoire de la satisfaction pour tous les films de 2020 « le Plébiscite du Public » avec la note de 9,4/10 pour les spectateurs sondés.

Après coup, et avec le soutien de la fondation Gan, Aurel a également créé, à partir du film, une BD sur le film que le producteur et nous avons diffusé.

3/Comment avez-vous géré la crise sanitaire et la fermeture des salles ? 

Bien que le marché, du fait de la crise sanitaire, ait été réduit, nous avons doublé le nombre de copies prévu initialement. En période « normale », j’aurais sorti Josep sur 80 à 100 copies. Mais le 30 septembre, au moment de la sortie du film, le marché était très différent du marché habituel, avec notamment beaucoup moins de films américains. L’engouement des exploitants pour le film a augmenté de jour en jour. Nous avions le label Cannes – ce qui confirmait l’importance du film – ainsi que le soutien de l’AFCAE.

Finalement le film est sorti sur 200 copies !

 

Quand nous avons dû arrêter l’exploitation au bout de 4 semaines et demie, et malgré le couvre-feu qui nous a privé, au bout de 3 semaines, des séances du soir, nous en étions à 300 copies en circulation ! Et nous étions arrivés à 175 000 entrées. Le film avait réussi « sa » presse, réussi « sa » sortie… Tout partait bien ! Nous aurions pu espérer 250 000 ou 300 000 entrées sans cet arrêt brutal.

Au total, ce sont 800 salles qui ont accueilli Josep dont 16 à Paris ce qui est énorme pour un film d’animation qui en temps normal aurait été exploité sur Paris dans 8 ou 10 salles. C’est vrai qu’on a été vraiment stoppés dans notre élan. Je pense qu’on aurait pu finir avec 1200 salles !

Nous avons été vraiment très tristes que tout s’arrête au bout de 4 semaines et demie… Mais en même temps, ce temps d’exploitation a été tellement intense que nous ne sommes pas déçus. Nous avons réussi, grâce au confinement, à avoir une préparation optimale.

Les quelques regrets que j’ai c’est que le film était en pleine ascension quand on a dû arrêter. Nous étions sollicités par les médias même après la sortie du film ce qui est extrêmement rare ! Le bouche-à-oreille fonctionnait vraiment bien. Nous étions dans une très belle dynamique.

Je pense que le timing de la crise sanitaire a quand même apporté des points positifs pour Josep. Cela a été bien plus dur pour d’autres films que nous avions en distribution et qui sont sortis dès la reprise fin Juin et pendant l’été.

 

4/Quelles peuvent être les retombées des différents prix (particulièrement nombreux dans le cas de Josep) pour le distributeur ? 

Josep a eu une reconnaissance fantastique. Nous avions la chance d’être sélectionné au festival Télérama qui devait se tenir fin janvier mais malheureusement annulé à cause de la situation … Cette sélection et l’obtention du César 2021 pour le Meilleur Film d’Animation nous aurait permis, en temps normal, de ressortir le film.

C’est exceptionnel d’avoir autant de prix sur un film (ndlr : voir encadré).

La crise sanitaire n’a heureusement pas annulé toutes les compétitions. La vie du film a donc continué dans les festivals.

Il me semble un peu compliqué d’imaginer une nouvelle sortie en salles désormais avec tous les autres films qui attendent sur les étagères. Nous ne serons plus prioritaires.

Par ailleurs nous avons suivi la chronologie des médias : le DVD est sorti. Le film est disponible en VOD. Il sera diffusé en pay TV puis plus tard sur France 3 qui est coproducteur.

Globalement je suis vraiment heureux pour le film et pour Aurel. Même si je reste un peu frustré de savoir qu’il aurait pu atteindre un public encore plus large !

Nous espérons que, lorsque ce sera possible, nous pourrons reprendre des projections pour le jeune public. Toutes les organisations d’éducation à l’image seront des partenaires possibles comme Lycéens et Apprentis au cinéma. Ce sont des actions qui sont toujours un peu décalées par rapport à l’exploitation traditionnelle.

Je suis certain que le film va continuer à vivre !

 

5/Retenterez-vous cette expérience de l’animation ?

Si Aurel a un autre projet : je suis preneur ! C’était une vraie rencontre avec lui. Avec les producteurs aussi. Je serai donc là sur un 2ème film !

J’ai quelques projets en route dont je ne peux pas parler car ils ne sont pas encore signés.

Le succès de Josep donne très envie de continuer dans l’animation. Et en même temps, ce film a mis la barre très haut ! Nous ne voulons pas faire de l’animation pour faire de l’animation. Il faut que le film soit à la hauteur ! Il faut que ce soient des projets forts, sur lesquels nous aurons vraiment envie de travailler.

Je ne m’interdis rien. Si un film d’animation, même pour un très jeune public, me faisait vraiment une forte impression, je pourrais y aller !

Mais d’expérience je suis plus orienté vers un public plus adulte.

Ma grande fierté sur Josep est de me dire qu’un public ado et jeune adulte, pas forcément orienté ni vers l’animation ni vers l’histoire, est allé voir le film. En étant sensible au dessin. Au récit. Ce public a ainsi pu découvrir un artiste, un dessinateur, une période et une page d’histoire très importante.

J’ai l’impression qu’il y a de très belles expériences d’animation pour adultes depuis quelques années et que le public se crée petit à petit.

L’expérience de Josep a été vraiment fantastique pour nous. Elle nous a permis de découvrir plein de nouvelles choses. De raccorder des expériences qu’on avait eues par ailleurs. Ça a vraiment été un immense plaisir.

Contact : Michel Zana – Dulac Distribution – Paris – Site web : www.dulacdistribution.com

 

Contact : Michel Zana – Dulac Distribution – Paris – Site web : www.dulacdistribution.com

 

 

 

Josep : une avalanche de prix

  • Prix de la Fondation GAN, Festival d’Annecy 2019
  • Sélection Officielle, Festival de Cannes 2020
  • Coup de cœur AFCAE Cinémas d’art et essai
  • Prix du Public et Meilleur Scénario, Festival d’Athènes (Grèce)
  • Prix Spécial du jury, Festival de Namur (Belgique)
  • Prix du Meilleur Réalisateur, Festival de Valladolid (Espagne)
  • Prix du Meilleur Film d’Animation, Festival Guadalajara (Mexique)
  • European Film Award du Meilleur Film Animation
  • Lumière du Meilleur Film d’Animation et Lumière de la Meilleure Musique Originale, Lumières de la Presse internationale 2021
  • Prix Louis-Delluc du Meilleur Premier Film
  • Prix de la Presse Internationale et Prix du Public, MyFrenchFilmFestival 2021
  • Prix du Meilleur Film d’Animation, International Cinephile Society
  • Cesar 2021 Meilleur Film Animation
  • Grand Prize Tokyo Anime Festival
  • Prix BeTV Anima (Bruxelles, Belgique)