LA VR : UNE NOUVELLE COULEUR A L’ARC-EN-CIEL POUR MATTHIEU SAGHEZCHI

C’est en visitant une exposition consacrée à la construction de Disneyland Paris que le tout jeune Matthieu Saghezchi a eu une « révélation » : lui aussi plus tard construirait des mondes merveilleux. Plus grand, c’est assez logiquement qu’il a donc entamé des études d’architecture. Mais le manque d’aspect narratif de cette filière et la découverte du monde de l’animation l’ont décidé à se tourner vers des études artistiques. D’abord dans une école de design, puis à 25 ans, à l’école Emile Cohl de Lyon dont l’ambiance découverte au cours de journées portes ouvertes l’avait immédiatement séduit.

En dernière année il réalise son film de fin d’études, Trevor, qui lui ouvrira de nombreuses portes. Baba Yaga, court-métrage pour lequel il a assuré la direction artistique, a remporté mi-septembre, aux Emmy Awards de Los Angeles, les prix du meilleur média interactif, de la meilleure équipe de réalisation et du meilleur design de personnages. Matthieu Saghezchi a raconté son parcours à e-RECA.

 

Quel a été votre parcours depuis la fin de vos études ?

Avant même l’obtention de mon diplôme, j’avais décidé d’effectuer chaque été des stages en entreprises – et pas seulement celui « obligatoire » de dernière année – afin de me créer un réseau. Je participais aussi tous les ans au Carrefour de la Création du festival d’Annecy. J’y rencontrais de nombreux studios du monde entier. C’était très intéressant ! En fait, durant toutes mes études, je courrais derrière tout le monde pour montrer mon book d’étudiant ! Et les gens étaient plutôt bienveillants et réceptifs.

J’avais signé une 1ère bible graphique avant même d’être diplômé ! Très vite, j’ai occupé des postes de décorateurs. Les jobs s’enchainaient les uns après les autres assez rapidement. Depuis ma sortie d’école, il y a environ 10 ans, j’ai donc toujours travaillé, principalement dans des studios de séries télé à Paris. A l’époque, je devais me fondre dans le style d’un autre en suivant une bible, et pas développer mon propre style. C’est cet aspect que je trouvais un peu aliénant artistiquement parlant qui m’a poussé à me concentrer sur des développements de séries.

 

Entre 2013 et 2015, il y a eu une parenthèse outre-Atlantique, à Los Angeles, pendant laquelle j’ai travaillé sur un projet très particulier avec Andreas Déjà*, l’animateur légendaire qui venait de quitter Disney pour lancer son propre studio. Andreas avait vu mon court métrage et m’avait proposé, au départ, un stage d’un mois que j’ai bien évidemment accepté ! Ça a été une aventure magnifique ! Andreas est quelqu’un de passionné. Chez lui, c’est la caverne d’Ali Baba : il y a des vieux dessins des 101 Dalmatiens des années 60, des story boards d’époque… J’étais fou devant tous ces trésors ! Notre collaboration a finalement duré 2 ans. C’est devenu un ami très proche. A nous deux, nous avons storyboardé 25’ de son court métrage.

A mon retour en France, j’ai continué le développement de projets. J’ai aussi assuré la direction artistique de la série cartoon Taffy. Grâce à quoi j’ai été repéré par un autre studio américain : BaoBab, spécialisé dans la réalité virtuelle. Et c’est là qu’a commencé l’aventure de Baba Yaga. Je ne connaissais rien à la VR. J’avais entendu parler de ce studio qui réussissait toujours à avoir de grandes stars pour ses voix. C’est un studio qui faisait vraiment parler de lui. Il gagnait beaucoup d’awards.

 

Quel a été votre rôle dans Baba Yaga ?

Au début, j’ai été engagé pour faire du concept art. Et très vite j’ai évolué vers un rôle de production designer. Ce terme n’est pas très utilisé en France. Il correspond plus ou moins au directeur artistique. C’est être responsable des aspects visuels de toute l’expérience, du moindre détail à l’intégration des personnages, mais aussi dessiner les décors, faire les enchainements des scénarios lumineux, décider comment les scènes vont progressivement s’éclairer. C’est également faire un peu de story board pour structurer les scènes.

Cela venait en continuité avec Taffy où j’avais déjà été directeur artistique.

J’avais prévenu BaoBab que je ne connaissais rien à la VR. Mais les responsables du studio m’ont rassuré très vite en m’expliquant qu’eux-mêmes avaient tout appris sur le tas. Ce studio a été fondé dans la Silicon Valley, il y a quelques années, par des anciens de Dreamworks et de Pixar qui ont réussi une levée de fonds en pariant sur le fait qu’ils deviendraient le Pixar de la VR ! Leur stratégie est de sortir 1 film tous les ans. Baba Yaga est le 1er avec des personnages humains.

Un vrai challenge !

 

Comment et pourquoi on passe de l’animation à la VR ?

La 1ère fois que j’ai essayé un casque de VR sur un court métrage, ça a été pour moi comme il y a 25 ans avec la maquette de Disneyland : une révélation ! J’ai tout de suite pensé que c’était le médium du futur. Pour moi, on était en train de vivre le même passage que du noir et blanc à la couleur ! C’est un renouveau déjà au niveau des possibilités scénaristiques parce qu’on est presque dans le jeu vidéo : il y a des choix multiples. Il n’y a pas la linéarité du cinéma classique. Et puis il y a surtout l’implication du spectateur. Aux niveaux sensoriel et interactif. C’est vraiment intéressant !

En tant que designer, j’ai appliqué tout ce que je savais de l’animation à la VR même si les choses étaient très différentes. En animation notamment, il y a un cadre, une composition. On dirige le regard à travers le cadre de cinéma. En VR à l’inverse les gens peuvent regarder n’importe où ! Il faut donc trouver de nouveaux outils pour diriger le regard. En plus des contraintes habituelles ! Il faut donc savoir se mettre à la place du spectateur pour diriger son cheminement avec la lumière, avec les sons. C’est quelque chose de quasiment viscéral. On va designer une déambulation, des sensations de spatialité… Est-ce qu’on est dans un espace qui nous étouffe ou au contraire qui nous donne le vertige ? Il faut jouer sur les échelles et les proportions. Tout ça c’est nouveau ! C’est comme si on avait ajouté une nouvelle couleur à l’arc en ciel.

La 1ère fois que j’ai marché dans un décor que j’avais dessiné : c’était fou ! J’encourage vraiment tous les designers à tenter l’expérience !

Sur Baba Yaga, j’avais quasiment un rôle de « scénographe ». Je devais assurer le placement des personnages dans l’espace. Un peu comme si je mettais en scène une pièce de théâtre. Cela a bien fonctionné parce que les déplacements dans Baba Yaga étaient finalement assez limités. Le film était destiné à des consoles domestiques, utilisées dans un périmètre défini. J’avais dessiné tout ce qu’on peut voir à partir du milieu d’une sphère virtuelle, extrapolé ensuite en décors.

Quels sont vos projets ?

Je travaille actuellement sur un nouveau projet de VR avec un des co-réalisateurs, français, de Baba Yaga qui est revenu en France dans sa structure : Atelier Daruma, spécialisés dans des expériences de réalité virtuelle à très grande échelle. Le projet en question est une expérience réelle qui se tiendra dans un lieu parisien proposant une surface assez grande pour accueillir une centaine de personnes en même temps, toutes équipées d’un casque individuel, qui pourront se balader ensemble. Un système spécial qui évitera les collisions est mis en place ! Ce sera une adaptation du Fantôme de Canterville en dessin animé. Il y aura une déambulation d’un endroit à l’autre du manoir. A travers des couloirs, mais aussi dans un cimetière.

Parallèlement, je suis en train de développer un projet de série télé. En 2D très classique cette fois ! J’ai toujours travaillé sur les projets des autres et là j’avais vraiment envie de créer mon propre projet. Je pense que c’est important, à certains moments de sa vie. Et j’ai aussi assuré – de loin ! – la direction artistique de la saison 2 de Taffy.

Quels conseils aimeriez-vous donner aux futurs talents de l’animation ?

Je pense que montrer son travail à un maximum de gens est vraiment important. C’est toujours intéressant d’avoir un feedback direct des professionnels. A mon avis, c’est beaucoup plus intéressant que de montrer son travail sur les réseaux sociaux. Surtout au début de sa carrière. Cela peut même être assez dangereux pour la construction de soi en tant qu’artiste. Certaines images vont être récompensées par des « like » juste parce qu’elles ressemblent à quelque chose de connu. Le risque pour l’artiste est alors de s’enfermer dans ce que les gens attendent de lui et d’essayer de s’adapter à un public et non de suivre sa propre créativité.

Il ne faut pas non plus s’enfermer dans un rôle. Il faut rester ouvert à d’autres postes que ceux dans lesquels on se sent à l’aise à un moment donné. Il y a de nombreux exemples de gens qui ont failli passer à côté de magnifiques carrières juste parce qu’ils ne pensaient pas être capables d’accepter telle ou telle proposition !

 

* créateur des « méchants » au Studio Disney : Gaston dans La Belle et la Bête, Scar dans le Roi Lion, Jafar dans Aladin

www.matthieusaghezchi.com