MICKAËL ROYER : L’HISTOIRE DE L’ANIMATION EN 66’

Mickaël Royer est l’auteur-réalisateur du documentaire – actuellement disponible sur Ciné+ – L’Animation Française, cet Autre Cinéma. Son film retrace en 10 chapitres l’histoire de cet art parfois sous-estimé qu’est le cinéma d’animation et qui place pourtant la France au 3ème rang mondial en termes de production. Il a accepté de projeter son film dans des écoles du RECA et de répondre aux questions des étudiants. Ainsi qu’à celle d’e-RECA !

 

1-Pourquoi avoir voulu réaliser ce documentaire ?

Cela s’est fait en 2 temps.

J’ai longtemps été un spectateur « lambda ». Qui connaissait Kirikou … mais surtout Disney ! C’est avec ma femme, Pauline Brunner, voix de Célestine (ndlr : dans Ernest et Célestine) et fille de Didier Brunner que j’ai rencontré l’animation française. C’est par ma belle-famille que j’ai appris à connaitre les films français, les auteurs. Que j’ai compris qu’il y avait quelque chose de plus profond que simplement la vision que j’en avais….

On m’a ensuite proposé d’assurer la direction artistique des European Animation Awards, une cérémonie européenne qui n’existe plus maintenant. J’ai pour cela regardé de nombreuses archives, pour en trouver à projeter pendant la cérémonie. J’ai ainsi montré ce qui se passait il y a 60 ou 80 ans. Les spectateurs ont ri, ont demandé ce que c’était… Je me suis rendu compte qu’il y avait non seulement une matière à utiliser pour raconter une histoire, mais aussi un milieu qui ne connaissait pas si bien que ça sa propre histoire. Il existait quelques travaux écrits à partir desquels on pouvait réussir à reconstruire quelque chose mais rien qui aille de A à Z. Ou d’Emile Cohl à Jérémy Clapin ! J’ai donc pensé qu’il y avait là une vraie matière pour un film.

Et en tapant simplement le mot « animation » dans le moteur de recherche de l’INA, je suis tombé sur 5800 références ! Je me suis rendu compte qu’on pouvait raconter – ce qui est assez rare dans l’histoire de la culture – l’histoire d’un art à travers les archives de télé.

Et comme à ce moment-là Annecy s’apprêtait à fêter son 60ème anniversaire, j’ai pensé qu’il serait intéressant pour l’occasion d’avoir un film qui retrace l’histoire de l’animation.

J’ai donc tout regardé sur le site de l’INA ! Et j’ai vu le film. Tout était quasiment traité. Il suffisait de sélectionner certaines archives, vérifier parfois les informations.

2-A qui s’adresse votre film ?

Le film s’adresse aux passionnés d’animation française notamment aux professionnels qui n’ont pas toutes les clés de l’histoire, qui ne connaissent pas forcément les phénomènes qui ont amené leur art là où il est.

Mais aussi aux fans de cinéma. Parce que si j’ai intitulé mon film « Cet autre cinéma », c’est aussi pour lui rendre la place qu’il devrait avoir à mon sens dans le cinéma dans son ensemble. J’espère, et c’est l’intérêt d’une chaine comme Ciné+ et du groupe Canal +, que les passionnés de cinéma abonnés à ces chaînes auront la curiosité de regarder ce documentaire.

Enfin, à titre personnel, je considère que c’est aussi une allégorie d’une politique culturelle et d’un propos peut-être un peu plus politique sur la subvention, sur l’industrialisation…. Je pense qu’il y a là un 3ème niveau de lecture que certains verront. Il était intéressant, à quelques mois d’une élection, de rappeler que si l’on a une industrie culturelle de l’animation qui marche aussi bien en France, c’est aussi grâce à des investissements de l’état effectués dans les années 80.

3-Selon vous, quelles sont les caractéristiques principales de l’animation française et qu’est-ce qui la différencie des autres cinématographies, notamment nord-américaine et japonaise ?

Je reprendrai la définition de Laurent Valière dans son livre* : finalement la définition du style de l’animation française, c’est qu’il n’y en a pas ! Je suis assez d’accord avec ça. Il est certain que c’est une spécificité en France que d’inventer à chaque fois, à chaque histoire, un style graphique différent. D’autres pays le font aussi et le font très bien. Mais nous sommes les premiers à avoir institué ça. Paul Grimault a fait un film avec un style qui lui appartient. C’est pareil pour tous ceux qui vont le suivre. Et aujourd’hui encore : les français sont les champions du monde de la bible graphique ! On invente quelque chose à chaque fois. C’est très français. Et si dans mon documentaire je m’intéresse surtout aux longs métrages qui sont plus grand public, ce constat est vrai aussi pour le court métrage.

A contrario aux États-Unis, ils valorisent le studio. Ce qui a pour corollaire que l‘on refait à chaque fois le même style de films. Il n’y a pas de jugement de valeur dans mes propos. Cela n’enlève rien à la très grande qualité de ces films. Mais c’est une question de méthodologie : il y a toute une manière de faire qui en découle. Les auteurs sont indépendants ici. Aux USA, les réalisateurs sont des salariés des studios. Cela change tout. Les Japonais ont un modèle assez proche de celui des américains.

Si le cinéma français était tant en retard jusque dans les années 90, malgré de grands chefs d’œuvre, c’est aussi parce qu’il n’y avait pas d’industrie capable de porter des films.

Ce qui est drôle, c’est que pendant longtemps on a considéré que mettre en avant l’autorat était un défaut. En 15 ou 20 ans, cela s’est inversé, notamment grâce aux images de synthèse qui permettent un modèle industriel sur des projets d’auteur. Par ailleurs, avec la démultiplication des écrans et la notoriété des productions américaines ou japonaises, les gens se sont tournés vers des productions plus indépendantes. Moins « normées ».

D’autres pays émergent également en Europe et bientôt, sous l’impulsion de la France, on pourra parler d’un cinéma d’animation européen.

4-Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans l’histoire de l’animation ?

J’aime particulièrement la période des années 80/90 qui a connu 2 révolutions.

La 1ère a été la politique culturelle mise en place par François Mitterrand et Jack Lang qui a donné un vrai coup de starter en fabriquant un système qui permettait à l’animation de vivre. C’est passionnant parce que c’est très structurel finalement.

Il y a cette volonté politique – et financière… car tout passe essentiellement par l’argent – qui fait naître quelque chose qui perdure encore et qui a clairement pris un essor positif. Pour le documentariste que je suis, c’est un bel exemple à analyser et à montrer.

La 2ème c’est l’arrivée de l’informatique que je trouve assez formidable parce qu’elle fait aussi partie de la raison pour laquelle on peut désormais faire des films avec des budgets moindres qu’aux USA ou au Japon. Ces outils fabuleux permettent de conserver de l’artisanat en accélérant quand même les procédés. J’ai essayé de raconter dans le film la peur que l’informatique avait provoqué chez les gens. Au début certains expliquaient que ces outils signifiaient la mort de l’animation… C’est touchant d’entendre ça maintenant que l’on sait que c’était en fait une évolution inéluctable, voire salvatrice.

5-Quelle est selon vous la prochaine grande (r)évolution de l’animation ?

On voit une nouvelle révolution venir, une tectonique des plaques qui ne touche pas que l’animation mais tous les secteurs du cinéma et de l’audiovisuel : la politique des années 80, aussi brillante qu’elle ait été, commence à apparaitre un peu obsolète aujourd’hui, avec les nouvelles pratiques de fabrication et de consommation de la culture. Un recalage de cette politique va arriver. Il y a clairement une évolution de l’informatique qui continue et qui change beaucoup de choses. Dans l’animation par exemple, on aura probablement besoin d’être moins nombreux en production. C’est une donnée qui va changer beaucoup de choses…

On ne peut pas, évidemment, ne pas citer les plateformes qui internationalisent complètement le marché. Un film d’animation, qui peut facilement être doublé dans n’importe quelle langue, peut atteindre n’importe quelle cible. Cet art-là a donc un rôle à jouer dans la diffusion de produits de culture au niveau mondial !

Que va donner cette révolution ? Dans quel sens va-t-elle aller ? C’est très dur à prévoir… J’ai quand même l’impression que le modèle d’auteur qui a fait la force de la France est celui qui en pâtit le plus. Et ce malheureusement pas pour l’intelligence des spectateurs !… Mais si elle a été capable de survivre aux précédentes révolutions, l’animation française devrait résister d’une façon ou d’une autre !

Je ne suis pas du tout inquiet sur l’avenir ! Un Jérémy Clapin continuera de proposer des films indépendants pendant encore longtemps !  Tout comme un Benjamin Renner. La question se pose plutôt de leur visionnage. Ira-t-on les voir en salles de la même manière ?….

6-Dans votre documentaire, les formations françaises – pourtant mondialement reconnues – sont très peu évoquées. Pourquoi ? Ne pensez-vous pas qu’elles ont pourtant été l’un des facteurs essentiels du développement de la filière en France ?

C’est avant tout par manque de temps. Il y avait quasiment 110 ans d’histoire à raconter en 66 minutes… et j’ai donc dû faire des choix !

Ne pas parler d’écoles n’exclue pas les écoles ! Mon film leur est destiné. C’est important de donner une vision globale aux élèves. Leur raconter cette histoire c’était aussi une manière de leur dire « Regardez ! Tous les gens qui vous ont précédés sont des gens qui ont lutté pour obtenir ce qu’ils voulaient ! ».

J’aimerais ajouter, parce que je pense que c’est important que les étudiants le sachent, que j’ai fait ce film quasiment tout seul. Je l’ai écrit tout seul. J’ai enquêté tout seul. J’ai fait le cadre et la prise de son tout seul…. Je ne dis pas ça par autosatisfaction mais pour dire que c’est faisable ! C’est important que les étudiants se rendent compte que parfois, malgré 5 ou 6 films déjà réalisé, on peut encore « galérer » et qu’il faut faire preuve de patience, de persévérance pour y arriver !

 

7-Pouvez-vous nous parler de vos projets ?

Une partie de mon travail consiste à interroger le cinéma comme une matière plus sociale qu’artistique. Prendre cet art comme l’expression d’une société ou alors comprendre ses mécanismes et ce qu’il fabrique dans cette société.

Avec les producteurs de ce documentaire sur l’animation, nous projetons de réaliser une histoire du cinéma marocain. Il y a un vrai sujet autour de la Méditerranée, de l’immigration, de la mondialisation…

J’ai aussi un projet de production un peu plus indépendante sur l’orthographe. Comment l’orthographe induit une construction sociale ? Que raconte-t-elle de nos sociétés ? Et surtout, que fait-on des gens qui font des fautes et pourquoi ils les font ?….

 

*Cinéma d’Animation, la French Touch aux Éditions de la Martinière (ndlr)

 

Contact : Mickaël Royer – Site web : www.mickaelroyer.com