EN SORTANT DE L’ÉCOLE : CLAP DE FIN

Pendant 10 ans, la collection En sortant de l’école aura permis la découverte des nouveaux talents de l’animation française en offrant chaque année à 13 jeunes diplômés d’écoles d’animation la possibilité d’accéder à la réalisation d’un court-métrage ayant pour « scénario » un poème.

Le dernier appel à projet a été lancé en février (voir e-RECA n°60). Il sonne donc la fin de l’aventure pour sa co-créatrice et co-productrice, Delphine Maury (Tant Mieux Prod). Retour sur une décennie foisonnante de rencontres, de création, de souvenirs.

 

  • Comment est née l’idée de cette collection ?

 

J’en ai eu l’idée en 2011 quand j’étais directrice d’écriture sur Maya l’Abeille. Je me demandais comment faire une série qui fasse sens pour les enfants… et moi. Au tout début, je voulais m’appuyer sur des textes de philo que des animateurs mettraient en vie. Et puis, au salon du livre de Montreuil, j’ai rencontré la femme en charge de la succession Prévert. C’est par elle que j’ai rencontré Eugénie Bachelot-Prévert, la petite fille du poète. Je lui ai parlé de cette envie de faire des films avec des textes de philo. Elle m’a répondu « Mais pourquoi ne pas le faire avec des poèmes de mon grand-père ? » !… C’est vraiment arrivé comme cela !

A l’époque, je travaillais avec Pierre Siracusa, de France télévisions, sur Les Grandes Grandes Vacances. Je lui ai raconté cette rencontre. Il m’a alors confié que cela faisait 20 ans qu’il voulait mettre de la poésie à l’antenne mais que tout le monde lui disait que c’était impossible. On s’est demandé comment faire… Nous adorions les films d’étudiants, tout en constatant que l’écriture en était souvent peu satisfaisante, et nous cherché à créer l’occasion de mettre en valeurs les talents, la diversité étourdissante à l’œuvre dans les écoles d’animation en France… J’ai créé ma société de production, Tant Mieux Prod, pour produire la 1ère collection. Le titre de la collection, double sens entre le concept et le poème de Prévert, a été trouvé par Joseph Jaquet. A ce moment-là, j’ignorais qu’il y aurait 9 saisons !

 

 

 

 

Dès le début, je voulais que l’on travaille sur l’écriture. C’est Xavier Kawa Topor, directeur de l’Abbaye de Fontevraud, qui m’a proposé une résidence à l’Abbaye au mois d’août.  La première année, le projet s’est articulé autour de la région de Valence et de Lyon grâce à l’aide de Corinne Destombes (Folimage).  Puis, pour les saisons suivantes, d’autres villes ont manifesté leur intérêt : Angoulême, Lille, Paris, Nantes, Rennes…

Chaque année nous avons travaillé avec des régions, des studios, des professionnels différents… L’expérimentation est un aspect très important de la collection. Tout changeait : les réalisateurs, les lieux, les techniques… Du côté de la musique, que je voulais originale, on a commencé avec Nathanaël Bergèse puis on a rencontré Yan Volsy et Pablo Pico qui composent depuis 8 ans avec Fred Marchand et Julien Divisia. Nous avons travaillé une fois avec les élèves de Bruno Coulais. Les autres piliers, à part l’équipe de Tant Mieux Prod sans qui rien ne serait possible, sont nos partenaires de post prod, Titra et, Greg Vincent pour le bruitage et Aymeric Dupas pour le mixage. A partir de la 4ème saison, une des réalisatrices de la 1ère année, Marine Blin a rejoint l’équipe pour assurer la supervision technique et artistique. Puis Marine Laclotte, également passée par En sortant de l’école en 2e saison et césar du meilleur court métrage d’animation en 2022 ! Pour les deux dernières saisons, c’est Julien David et Pierre-Emmanuel Besnard qui vont accompagner les réalisateurs et réalisatrices.

 

  • La poésie n’est pas toujours considérée comme un art « porteur ». Comment avez-vous réussi à convaincre vos partenaires ?

 

Comme évoqué précédemment, France télévisions, à travers Pierre Siracusa et Joseph Jacquet, en avait envie depuis longtemps et cela répondait tout à fait à leurs missions de service public.

Un autre objectif dont je n’ai pas encore parlé c’est que nous faisions tout cela pour les enfants, pour leur montrer de la poésie autrement. D’une façon non scolaire. Par le prisme de jeunes artistes. Ce qui modernise incroyablement les textes des poèmes.

 

 

  • Quel bilan tirez-vous de ces 9 éditions ?

 

Professionnellement, c’est cette aventure qui m’a appris le métier d’une manière assez empirique. Et très concrète. Très libre. Malgré les contraintes de délai, de budget, de cible, c’est bien la liberté de création qui innerve tout ce projet. Et j’espère que ça s’en ressent après dans les carrières de ceux qui sont passés par là. Il n’y a qu’à voir des films comme Drôles d’Oiseaux de Charlie Belin, Maman pleut des Cordes d’Hugo de Faucompret, Ce qui raisonne dans le Silence (nommé aux Césars) de Marine Blin, Folie Douce, Folie Dure de Marine Laclotte qui vient d’avoir le césar, la série que Mathieu Gouriou a réalisé pour Monello, Eugène Boitsov pour Donc Voilà ou encore celle que Charlotte Cambon a coréalisée pour Arte, les Culottées… Les maîtres mots de notre travail sont la liberté et la confiance offertes à des jeunes gens pour laisser trace dans le parcours de tous ces talents.

 

J’étais certaine, et En sortant de l’école l’a prouvé, que l’on pouvait montrer des choses très différentes, pas formatées, aux enfants. Cela ne cesse de me surprendre aux projections : nous avons tous des relations différentes avec les films. Chaque spectateur y trouve son « préféré », celui qui résonne spécialement avec une part de lui. C’est dingue !

 

  • Pourquoi arrêter l’aventure ?

 

J’arrête pour des raisons personnelles. J’aime changer de sujet. En sortant de l’école fête ses 10 ans et aura donné vie à 130 films et m’aura permis de rencontrer plus de 135 talents… Que demander de plus ? Je pense que je suis arrivée au bout d’un cycle. C’est un métier extrêmement prenant, très engageant… Cela m’a demandé beaucoup, à moi et à ceux qui l’ont organisé à Tant Mieux. Maintenant j’imagine que ça peut être porté par d’autres !

Je n’arrête pas sans nostalgie, parce que les mois d’août à Fontevraud sont absolument délicieux. Voir naître des histoires, des amitiés, il est impossible de se lasser de ces processus. Les réalisateurs et réalisatrices (il faut préciser qu’il y a plus de 70 % de femmes dans cette collection) des 9 premières années continuent de travailler ensemble. C’est quelque chose de spécial d’avoir vu naître et grandir une telle entreprise !

Tant Mieux Prod a aussi énormément changé durant ces 10 années, on s’est agrandis, on porte des projets aussi ambitieux qu’énergivores, il faut faire des choix. Et inventer d’autres choses !

 

  • Pouvez-vous partager un souvenir particulièrement marquant ?

 

C’est vraiment difficile de choisir un seul souvenir sur tout ce qui s’est passé !

Je pense que mes meilleurs souvenirs sont associés à Fontevraud. A tout ce que j’y ai vu naître et s’épanouir. Il y a toujours ce moment, à Fontevraud, où les réalisateurs comprennent qu’ils ont cru choisir un poème alors qu’en réalité c’est le poème qui les a choisis. C’est un moment assez troublant… Comprendre, en tant que créateur, qu’on ne va pas par hasard vers certaines choses et que ces choses-là sont des thèmes fondamentaux de sa vie d’artiste. Même si ce n’est pas vrai pour tous les réalisateurs et tous les poèmes, évidemment.

La rencontre avec des enfants qui ont vu les films et en discutent, ça c’est une source inépuisable de nouveaux souvenirs…

 

  • Depuis l’an dernier, vous avez choisi non plus un poète mais un thème. La liberté pour la 9ème édition. L’amitié pour ce dernier appel à talents. Pourquoi ?

 

En fait, ce n’est pas si simple de trouver des poètes chaque année. Nous sommes très contents d’avoir fait la 8ème saison avec Andrée Chédid. L’absence de femmes dans la collection était une question récurrente. La grande difficulté dans le choix d’un poète, ce n’est pas de trouver 13 poèmes. Mais d’en trouver 50 ! Pour que dans le processus de sélection, les candidats puissent choisir leur poème. Et que son adaptation puisse s’adresser aux enfants.

Nous avons édité 2 livres sur les 8 premières saisons. Cela nous offrait une nouvelle liberté pour la saison 9. Nous nous étions aussi rendu compte que nos partenaires financiers commençaient à penser que le programme ronronnait avec toujours ce même concept….  Mais un concept est un cadre ! Nous ne voulions pas en sortir. Nous avons donc imaginé l’ouvrir à plusieurs poètes et trouver un thème commun comme fil rouge. Cela nous a aussi permis d’ouvrir le projet à plus de femmes poètes.

Et pour finir, les thèmes de la liberté l’an dernier et de l’amitié cette année ont vraiment un sens universel et atemporel.

A propos de cette évolution, une des réalisatrices de la saison Liberté, Lola Khattou, m’a dit quelque chose de très intéressant : dans la liste des poèmes proposés, tous ne lui semblaient pas « parler » de ce thème. Ça lui avait demandé d’imaginer en quoi ce texte-là parlait de liberté. Ce qui lui a permis de réfléchir à sa définition de ce concept et de la partager dans le poème choisi.

 

 

 

 

 

 

 

  • Quels sont vos projets ? Continuerez-vous de faire émerger des nouveaux talents ?

 

En sortant de l’école nous apportait entre 80 et 120 propositions chaque année. Et presque autant d’incroyables rencontres. Désormais nous continuons de recruter des talents pour nos autres projets. Nous sommes en train de produire Tobie Lolness, une série feuilletonnante de 13 X 52’  qui nous permet de travailler avec des personnes très talentueuses, et notamment certaines que j’avais rencontrée pour En sortant de l’école mais qui n’avaient pas été retenues. C’est le cas par exemple de notre Directrice artistique, Louise Flatz.

Nous portons aussi le projet Vango, une série de 8 épisodes de 52’, feuilletonnante, tirée du 2ème roman de Timothée de Fombelle et présentée au Cartoon Forum il y a 2 ans (teaser en ligne ici :

(https://vimeo.com/454455319, MdP: ETHEL).

Nous avons aussi des projets de long métrage : celui de Marine Blin adapté d’un roman de Quentin Blake, ou encore celui de Caroline Cherrier, Le Dernier des Cailloux

(www.catsuka.com/player/le_dernier_des_cailloux_trailer).

J’aimerais également développer l’animation pour adultes, peut-être avec un projet de collection… Quant aux autres vies d’En sortant de l’école, elle se poursuivent : les films sont envoyés dans plus de 120 festivals chaque année, il y a les deux livres chez Thierry Magnier, avec les DVD des films,

les quatre premières saison font partie du dispositif École et Cinéma. Le ciné concert tourne depuis au moins 5 ou 6 ans en France et dans de nombreux Instituts Français dans le monde !

Toutes les saisons et les making of sont sur Okoo, sur France TV.fr. Et Folimage s’occupe de sortir des DVD…

C’est comme un rêve que je n’aurais pas rêvé.

 

Contact : Delphine Maury – Tant Mieux Prod – Paris – E-mail : delphine@tantmieuxprod.com – Site web : www.tantmieuxprod.net