L’INTERVIEW ANIMEE DE MARC DU PONTAVICE

<<De Oggy et les Cafards à J’ai perdu mon Corps, de nombreuses générations ont grandi avec les productions Xilam. A la tête de ce studio indépendant français : son fondateur, Marc du Pontavice, qui a fait de son métier de producteur un véritable sacerdoce. Il a décidé de partager ses 30 (premières) années de vie professionnelle dans un livre confession, intitulé Destin Animé, paru en mars dernier aux éditions Slatkine.

Pourquoi et pour qui avoir écrit ce livre ?

L’aventure a commencé mi-septembre 2020, en plein COVID, quand les Editions Slatkine m’ont proposé de raconter mon parcours dans un livre. Ce n’était pas prévu… mais j’ai trouvé l’exercice intéressant.

Après 30 ans de vie professionnelle dont 25 consacrés à l’animation, j’ai pensé avoir le recul nécessaire sur mon métier. J’avais également envie de raconter l’histoire du studio aux collaborateurs de Xilam – qui pour certains ne la connaissaient pas – et de faire connaitre le métier de producteur sur lequel beaucoup de clichés, voire de préjugés circulent. Je voulais rappeler que ce métier offre aussi une dimension créative. Et qu’il implique surtout souvent de prendre des risques. Et de savoir rebondir ! C’est vraiment cela le cœur du livre !

Je pense aussi que pour bien faire ce métier de producteur il faut réussir à créer un compagnonnage de longue durée avec les artistes. La fidélité des réalisateurs avec lesquels je travaille depuis pour certains 15 ans ou 20 ans est vraiment extraordinaire. Quand je recrute des jeunes diplômés, j’essaie de repérer rapidement qui va un jour devenir un réalisateur, un créateur… Il y a un vrai système générationnel chez Xilam. Et c’est cette famille qui a construit avec le temps une culture éditoriale et visuelle forte dans notre studio. Ce qui n’exclue pas de faire venir des gens de l’extérieur. Au contraire. Mais je fais rarement appel à un réalisateur pour un « one shot ». J’aime beaucoup cette logique de studio dans l’animation qu’on ne retrouve pas dans la prise de vue réelle. Et c’est cet esprit qui permet de faire des belles choses !

Au-delà du métier de producteur, je voulais aussi faire connaître les différents métiers de l’animation. Ils sont nombreux et restent souvent mystérieux, même à certains professionnels de l’audiovisuel.

Enfin, le livre retrace plus largement une trajectoire entrepreneuriale et peut donc aussi s’adresser à tous ceux qui s’intéressent au parcours de l’entrepreneur.

Vous vous livrez avec une sincérité presque déconcertante. Quelle était votre motivation à vous dévoiler autant ?

Quitte à se livrer, autant le faire sans filtre, avec sincérité ! Je voulais relier l’énergie du producteur à l’énergie intime. Décrire cette dimension très personnelle dans laquelle il faut aller chercher pour faire ce métier-là. Être producteur n’est pas un métier qui se résume à une construction business. J’ai un engagement personnel et émotionnel très fort dans toutes les œuvres dans lesquelles je travaille. C’est peut-être une conception très holistique du métier…

En me relisant, j’ai effectivement parfois pensé que je me dévoilais beaucoup. Mais l’ensemble a ainsi trouvé une certaine cohérence. Sans parler de psychanalyse, il y a dans cet exercice la tentative de réponse à la question :« qui je suis ? ».

Plusieurs personnes sont venues me voir après avoir lu le bouquin pour me dire qu’ils n’avaient pas réalisé tout ce qu’impliquait un tel parcours. Quand on estpère de famille, chef d’entreprise, on est toujours dans une certaine posture. On essaie de protéger les gens. On n’est pas là pour déverser ses angoisses sur ceux avec qui on travaille. On se protège aussi soi-même en se construisant avec le temps un personnage. Mais j’arrivais à un moment de ma vie où je pouvais peut-être montrer autre chose.

 

Si vous n’aviez qu’un seul souvenir à raconter ?

Il y a eu tellement de moments très forts que c’est vraiment difficile de choisir ! Mais si le livre se termine sur J’ai perdu mon Corps, c’est que l’aventure de ce film cristallise beaucoup de choses de toute mon histoire personnelle et professionnelle.  Et représente 7 ans de travail ! Avec une trajectoire très emblématique de ma propension à prendre des risques, à aimer l’innovation… La projection du film au festival d’Annecy – plus qu’à Cannes où nous étions très stressés ! – a été un moment de pur bonheur. Nous étions entourés de gens qui aiment l’animation, qui savent apprécier le travail que cela représente. C’était un vrai moment de partage avec toute la communauté du secteur. Et surtout, avec toute l’équipe qui était là.

 

Vous paraissez mettre beaucoup d’affect dans vos relations professionnelles. Est-ce une question de caractère ou une nécessité de producteur ?

Il faut tellement de convictions et de force pour faire exister une œuvre que cela devient un enjeu personnel. Et touche donc forcément à l’affect. Personnellement, si je ne me reconnais pas dans une œuvre, si je n’en saisis pas la vision, je ne peux pas la produire.

Mais mon métier c’est aussi savoir garder la tête froide ! Même quand on est pétris d’affect, il ne faut pas se laisser déborder. C’est très dur pour un producteur de connaitre un échec, même s’il n’est ni le réalisateur ni l’auteur de l’œuvre. Nous aussi portons les œuvres pendant longtemps et finissons par nous y identifier.  L’aspect affectif est indissociable de notre profession.

Produire est un drôle de métier. Nous ne vendons pas un « produit ». Nous ne vendons pas de la rationalité. Nous vendons une histoire. Donc quelque chose de très irrationnel qui au départ relève plus du rêve … Le producteur est celui qui doit faire en sorte que ce rêve devienne une réalité ! On est dans le domaine de la croyance ! Et c’est cette croyance qu’on doit transmettre.

 

Vous semblez parfois regretter que les impératifs financiers influent sur la création. Croyez-vous que le temps réel puisse changer cet aspect de la création animée ?

La dimension financière fait partie de notre métier : nous devons donc la maitriser. Produire une œuvre, contrairement à la rédaction d’un livre ou la réalisation d’une peinture, demande un investissement financier considérable, souvent de plusieurs millions d’euros.

La tension est toujours très forte entre l’équilibre budgétaire et les ambitions créatives. Le producteur doit trouver le curseur idéal et utiliser cette tension pour engendrer la créativité.

Bien sûr nous déployons de plus en plus de ressources techniques et technologiques pour faire en sorte de ne pas perdre de temps. Le secret est souvent là ! Trouver une ergonomie de travail. Utiliser les bons logiciels. Nous passons beaucoup plus de temps désormais à préparer nos pipe de fabrication. Il y a 7 ou 8 ans, on ne parlait pas de recherche et développement chez Xilam. Alors qu’aujourd’hui, 9 personnes travaillent en R&D chez nous. J’ai compris que les artistes pouvaient gagner beaucoup d’énergie si les pipe étaient mieux fabriqués, designés par rapport aux besoins de la création. Cela aussi met de la tension dans chaque œuvre. C’est beaucoup de contraintes… Mais en essayant d’optimiser, on finit par avoir de très bons résultats !

Le producteur est une sorte de funambule. Qui parfois peut se faire peur ! Alors est-ce que le temps réel va résoudre cela ?… Comme toutes les nouvelles technologies, le temps réel va ouvrir des champs. Des possibilités. Dans lesquels la créativité va s’engouffrer. Mais je ne crois pas que tout à coup les coûts de production vont s’effondrer ! Cela permettra de libérer des énergies pour faire d’autres choses… C’est ce qui s’est passé avec la 3D. Le grand public pense que maintenant ce sont les ordinateurs qui animent les personnages… alors qu’en réalité il faut plus de monde aujourd’hui pour un film de Pixar qu’il en a fallu à Disney pour fabriquer Le Roi Lion !

La technologie donne « juste » aux artistes des outils qui leur permettent d’aller beaucoup plus loin dans la mise en scène.

 

Comment voyez-vous l’avenir du secteur ?

Le secteur connaît une très forte croissance et cela va durer ! Pour 2 raisons principales : le développement des plateformes et celui de l’animation pour adultes. Les œuvres d’animation voyagent admirablement à travers le monde car elles peuvent trouver une universalité beaucoup plus facilement que les œuvres de fiction. C’est vrai pour les programmes pour enfants qui ont moins de barrières culturelles… Mais c’est aussi vrai pour les œuvres qui s’adressent aux adultes. Nous n’avons encore quasiment rien vu en Europe ! Ce qui se passe aux États-Unis est inimaginable : il y a plus de 100 séries d’animation pour adulte en cours de production actuellement.

Il y a encore peu, l’organisation mondiale du marché de la télévision était une organisation en silo domestique. Très cloisonnée par pays. Aujourd’hui, avec le développement des plateformes, le marché devient international. Et révèle le potentiel extraordinaire de l’animation ! Il suffit d’appuyer sur un bouton pour qu’un programme soit présent dans 200 pays…

Ces 2 axes de développement vont considérablement changer notre métier dans les années à venir. Aujourd’hui la question n’est plus de savoir comment financer les œuvres mais de savoir comment les fabriquer, avec quels talents. La France est un eldorado de talents comme il y en a très peu dans me monde. Mais il faut du temps pour former et qualifier les jeunes artistes. Jusqu’à 5 ou 6 ans après le bac. Ce temps est nécessaire. C’est ce qui nous permet de recruter des jeunes qui sont rapidement opérationnels. C’est ce que j’apprécie beaucoup dans les écoles d’animation françaises. Et je ne suis pas le seul. Ce n’est pas un hasard si les américains sollicitent beaucoup nos écoles en ce moment. Ils ne trouvent plus personne chez eux pour travailler. Tout le monde est pris là-bas !

La recherche de talents est le vrai sujet aujourd’hui.

 

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants de nos écoles ?

Je pense qu’un étudiant en animation doit comprendre qu’il participe à une œuvre collective. On ne s’intéresse au dessin qu’il va faire pour une image donnée que dans la mesure où celui-ci s’insère dans un ensemble narratif. Comprendre les enjeux de la narration est très important.

C’est en intégrant cela que l’on devient performant dans ce métier. Les enjeux ne sont bien sûr pas tout à fait les mêmes pour un décorateur, un animateur ou un storyboarder. Pour faire du story board ou de la mise en scène, et même du layout, il faut beaucoup de culture générale et de culture cinématographique.

Ensuite, j’ai pu observer que les artistes sont plus heureux dans les projets à taille humaine que dans des projets mastodontes où chacun effectue des tâches très répétitives… Je prêche un peu pour ma paroisse par rapport aux très gros studios américains !

Enfin, je dirai qu’il ne faut pas hésiter à sortir parfois de sa zone de confort pour découvrir d’autres aspects du métier. Chez Xilam, je favorise ces passages, ces transferts d’un métier à l’autre. J’aime beaucoup cela et j’ai souvent de très bonnes surprises !

 

Et maintenant ?!….

J’ai perdu mon Corps a ouvert pour moi un sillon passionnant : celui de l’animation pour adulte. J’espère le déployer de nombreuses façons. Dans le secteur du long métrage d’une part. Et toujours dans une perspective de films d’auteurs, en allant chercher une forme de radicalité dans les sujets qui permet d’explorer une écriture un peu alternative, parce que c’est cela qui m’intéresse. Plusieurs projets sont d’ores et déjà en développement.

Mais aussi, d’autre part, dans des projets pour les plateformes. Le principal pilier de consommation pour les plateformes sont les 15/35 ans. C’est une génération qui ne se préoccupe pas de savoir si elle regarde de l’animation ou de la prise de vue réelle. Ce n’est plus un sujet… Cela confirme que l’on est en train de sortir de ce ghetto « enfant » dans lequel on a été enfermé très longtemps et qu’aujourd’hui, l’enjeu de l’animation c’est de grignoter le marché de la fiction et faire du sitcom, de la science-fiction, du fantastique… Xilam travaille en ce moment sur une comédie d’horreur pour les adolescents.

Il faut que nous, en France et en Europe, nous nous emparions de ce créneau pour adultes. Et que nous ne devenions pas des sous-traitants des Etats-Unis. Il faut créer nos propres histoires, nos propres œuvres dans le domaine.

 

Contact : Xilam – Paris – Tel : 01 40 18 72 00 – Site web : https://xilam.com/